«Mais v’là-t-i pas qu’en arrivant au pays, on était plusieurs: d’autres permissionnaires, qui n’allaient pas à Villers, mais étaient obligés d’y passer pour aller aut’part. De c’te façon, on est entré en bande... On était cinq vieux camarades qui s’ connaissaient pas. Je n’ retrouvais rien de rien. Par là, ça a été plus bombardé encore que par ici, et pis l’eau, et puis, ça f’sait soir.

«J’ vous ai dit qu’il n’y a qu’ quatre maisons dans l’ pat’lin. Seulement, elles sont loin l’une de l’autre. On arrive dans le bas de la hauteur. J’ savais pas très bien où j’étais, non plus qu’ les copains qui avaient pourtant une petite idée du pays, vu qu’i’s étaient des environs—, tant plus qu’ l’eau tombait à pleins seaux.

«Ça d’venait impossible d’aller pas vite. On s’ met à courir. On passe devant la ferme des Alleux—une espèce de fantôme de pierre!—qui est la première maison. Des morceaux de murs comme des colonnes déchirées qui sortaient de l’eau: la maison avait fait naufrage, quoi. L’autre ferme, un peu plus loin, noyée kif-kif.

«Notre maison est la troisième. Elle est au bord de la route qu’est tout sur le haut de la pente. On y grimpe, face à la pluie qui nous tapait d’sus et commençait dans l’ombre à nous aveugler—on en sentait l’ froid mouillé dans l’œil, v’lan!—et à nous mettre en débandade, tout comme des mitrailleuses.

«La maison! J’ cours comme un dératé, comme un Bicot à l’assaut. Mariette! Je la vois dans la porte lever les bras au ciel, derrière c’te mousseline de soir et de pluie—de pluie si forte qu’elle la refoulait et la retenait toute penchée entre les montants de la porte, comme une Sainte-Vierge dans sa niche. Au galop, je me précipite, mais pourtant, j’ pense à faire signe aux camaros d’ m’ suivre. On s’engouffre dans la maison. Mariette riait un peu et avait la larme à l’œil d’ me voir, et elle attendait qu’on soit tout seuls ensemble pour rire et pleurer tout à fait. J’ dis aux gars de se r’poser et de s’asseoir les uns sur les chaises, les autres sur la table.

«—Où vont-ils, ces messieurs, demanda Mariette.—Nous allons à Vauvelles.—Jésus! qu’elle dit, vous n’y arriverez pas. Vous ne pouvez pas faire cette lieue-là par la nuit avec des chemins défoncés et des marais partout. N’essayez même pas.—Ben, on ira d’main alors; on va seulement chercher où passer la nuit.—J’ vais aller avec vous, que j’ dis, jusqu’à la ferme du Pendu. Y a d’ la place, c’est pas ça qui manque là-dedans. Vous y ronflerez et pourrez partir au p’tit jour.—Jy! mettons-y un coup jusque-là.»

«Cette ferme, la dernière maison de Villers, elle est sur la pente; aussi y avait des chances qu’elle soye pas enfoncée dans l’eau et la vase.

«On r’sort. Quelle dégringolade! On était mouillé à n’ pas y t’nir, et l’eau vous entrait aussi dans les chaussettes par les semelles et par le drap du froc, détrempé et transpercé aux g’noux. Avant d’arriver à c’ Pendu, on rencontre une ombre en grand manteau noir avec un falot. A lève le falot et on voit un galon doré sur la manche, puis une figure furibarde.

«—Qu’est-ce que vous foutez là? dit l’ombre en s’ campant en arrière et en mettant un poing sur la hanche, tandis que la pluie faisait un bruit de grêle sur son capuchon.

«—C’est des permissionnaires pour Vauvelles. Ils n’ peuvent pas r’partir à c’ soir. I’s voudraient coucher dans la ferme du Pendu.