L’adjudant Barthe, mis au courant, remue la tête de haut en bas, et il abaisse les paupières pour indiquer qu’il ferme les yeux.

Nous nous hissons hors de la tranchée, et nous voilà tous les deux debout sur la route de Béthune.

C’est la première fois que je marche là pendant le jour. Nous ne l’avons jamais vue que de très loin, cette route terrible, que nous avons si souvent parcourue ou traversée, par bonds, courbés dans l’ombre et sous les sifflements.

—Eh bien, tu viens, vieux frère?

Au bout de quelques pas, Poterloo s’est arrêté au milieu de la route où le coton du brouillard s’effiloche en longueur, il est là à écarquiller ses yeux bleu horizon, à entr’ouvrir sa bouche écarlate.

—Ah! là là, ah! là là!... murmure-t-il.

Tandis que je me tourne vers lui, il me montre la route et me dit en hochant la tête:

—C’est elle. Bon Dieu, dire que c’est elle!... C’bout où nous sommes, j’ le connais si bien qu’en fermant les yeux, j’le r’vois tel que, exact, et même i’ s’revoit tout seul. Mon vieux, c’est affreux, d’la r’voir comme ça. C’était une belle route, plantée, tout au long, de grands arbres...

«Et maintenant, qu’est-ce que c’est? Regarde-moi ça: une espèce de longue chose crevée, triste, triste... Regarde-moi ces deux tranchées de chaque côté, tout du long, à vif, c’ pavé labouré, troué d’entonnoirs, ces arbres déracinés, sciés, roussis, cassés en bûchers, jetés dans tous les sens, percés par des balles—tiens, c’t’écumoire, ici!—Ah! mon vieux, mon vieux, tu peux pas t’imaginer c’ qu’elle est défigurée, cette route!

Et il s’avance, en regardant à chaque pas, avec de nouvelles stupeurs.