Le fait est qu’elle est fantastique, la route de chaque côté de laquelle deux armées se sont tapies et cramponnées, et sur qui se sont mêlés leurs coups pendant un an et demi. Elle est la grande voie échevelée parcourue seulement par les balles et par des rangs et des files d’obus, qui l’ont sillonnée, soulevée, recouverte de la terre des champs, creusée et retournée jusqu’aux os. Elle semble un passage maudit, sans couleur, écorchée et vieille, sinistre et grandiose à voir.
—Si tu l’avais connue! Elle était propre et unie, dit Poterloo. Tous les arbres étaient là, toutes les feuilles, toutes les couleurs, comme des papillons, et il y avait toujours dessus quelqu’un à dire bonjour en passant: une bonne femme ballottant entre deux paniers ou des gens parlant haut sur une carriole, dans l’ bon vent, avec leurs blouses en ballons. Ah! comme la vie était heureuse autrefois!
Il s’enfonce vers les bords du fleuve brumeux qui suit le lit de la route, vers la terre des parapets. Il se perche et s’arrête à des renflements indistincts sur lesquels se précisent des croix: des tombes, encastrées de distance en distance dans le mur du brouillard, comme des chemins de croix dans une église.
Je l’appelle. On n’arrivera pas si on marche comme ça d’un pas de procession. Allons!
Nous arrivons, moi en avant et Poterloo qui, la tête brouillée et alourdie de pensées, se traîne derrière, essayant vainement d’échanger des regards avec les choses, à une dépression de terrain. Là, la route est en contre-bas, un pli la cache du côté du Nord. En cet endroit abrité, il y a un peu de circulation.
Sur le terrain vague, sale et malade, où de l’herbe desséchée s’envase dans du cirage, s’alignent des morts. On les transporte là lorsqu’on en a vidé les tranchées ou la plaine, pendant la nuit. Ils attendent—quelques-uns depuis longtemps—d’être nocturnement amenés aux cimetières de l’arrière.
On s’approche d’eux doucement. Ils sont serrés les uns contre les autres; chacun ébauche, avec les bras ou les jambes, un geste pétrifié d’agonie différent. Il en est qui montrent des faces demi-moisies, la peau rouillée, jaune avec des points noirs. Plusieurs ont la figure complètement noircie, goudronnée, les lèvres tuméfiées et énormes: des têtes de nègres soufflées en baudruche. Entre deux corps, sortant confusément de l’un ou de l’autre, un poignet coupé et terminé par une boule de filaments.
D’autres sont des larves informes, souillées, d’où pointent de vagues objets d’équipement ou des morceaux d’os. Plus loin, on a transporté un cadavre dans un état tel qu’on a dû, pour ne pas le perdre en chemin, l’entasser dans un grillage de fil de fer qu’on a fixé ensuite aux deux extrémités d’un pieu. Il a été ainsi porté en boule dans ce hamac métallique, et déposé là. On ne distingue ni le haut, ni le bas de ce corps; dans le tas qu’il forme, seule se reconnaît la poche béante d’un pantalon. On voit un insecte qui en sort et y rentre.
Autour des morts volètent des lettres qui, pendant qu’on les disposait par terre, se sont échappées de leurs poches, ou de leurs cartouchières. Sur l’un de ces bouts de papier tout blancs, qui battent de l’aile à la bise, mais que la boue englue, je lis, en me penchant un peu, une phrase: «Mon cher Henri, comme il fait beau temps pour le jour de ta fête!...» L’homme est sur le ventre; il a les reins fendus d’une hanche à l’autre par un profond sillon; sa tête est à demi retournée; on voit l’œil creux, et sur la tempe, la joue et le cou, une sorte de mousse verte a poussé.
Une atmosphère écœurante rôde avec le vent autour de ces morts et de l’amoncellement de dépouilles qui les avoisine: toiles de tentes ou vêtements en espèce d’etoffe maculée, raidie parle sang séché, charbonnée par la brûlure de l’obus, durcie, terreuse et déjà pourrie, où grouille et fouille une couche vivante. On en est incommodé. Nous nous regardons en hochant la tête et n’osant pas avouer tout haut que ça sent mauvais. On ne s’éloigne pourtant que lentement.