—Tu vois, c’est trop, tout ça. C’est trop effacé, toute ma vie jusqu’ici. J’ai peur, tellement c’est effacé.

—Voyons: ta femme est en bonne santé, tu le sais; ta petite fille aussi.

Il prend une drôle de tête:

—Ma femme... J’vas t’dire une chose: ma femme...

—Eh bien?

—Eh bien, mon vieux, je l’ai r’vue.

—Tu l’as vue? Je croyais qu’elle était en pays envahi?

—Oui, elle est à Lens, chez mes parents. Eh bien, je l’ai vue... Ah! et puis, après tout, zut!... Je vais tout te raconter! Eh bien, j’ai été à Lens, il y a trois semaines. C’était le 11. Y a vingt jours, quoi.

Je le regarde, abasourdi... Mais il a bien l’air de dire la vérité. Il bredouille, tout en marchant à côté de moi dans la clarté qui s’étend:

—On a dit, tu t’rappelles p’têt... Mais t’étais pas là, j’crois... On a dit: faut renforcer le réseau de fils de fer en avant de la parallèle Billard. Tu sais c’que ça veut dire, ça. On n’avait jamais pu le faire jusqu’ici: dès qu’on sort de la tranchée, on est en vue sur la descente, qui s’appelle d’un drôle de nom.