—Tu as raison, mon vieux frère. Tout ça finira.
Il se frotte les mains. Il ne s’arrête plus de parler.
—Oui, bon sang, tout ça finira. T’en fais pas.
«Oh! je sais bien qu’il y aura du boulot pour que ça finisse, et plus encore après. Faudra bosser. Et j’dis pas seulement bosser avec les bras.
«Faudra tout r’faire. Eh bien, on refera. La maison? Partie. Le jardin? Plus nulle part. Eh bien, on refera la maison. On refera le jardin. Moins y aura et plus on refera. Après tout, c’est la vie, et on est fait pour refaire, pas? On r’fera aussi la vie ensemble et le bonheur; on refera les jours, on refera les nuits.
«Et les autres aussi. Ils referont leur monde. Veux-tu que je te dise? Ça sera peut-être moins long qu’on croit...
«Tiens, j’vois très bien Madeleine Vandaërt épousant un autre gars. Elle est veuve; mais, mon vieux, y a dix-huit mois qu’elle est veuve. Crois-tu qu’ c’est pas une tranche, ça, dix-huit mois? On n’porte même plus l’deuil, j’crois, autour de c’ t’ temps-là! On ne fait pas attention à ça quand on dit: «C’est une garce! et quand on voudrait, en somme, qu’elle se suicide! Mais, mon vieux, on oublie, on est forcé d’oublier. C’est pas les autres qui font ça; c’est même pas nous-mêmes; c’est l’oubli, voilà. Je la retrouve tout d’un coup et de la voir rigoler ça m’a chamboulé, tout comme si son mari venait d’être tué d’hier—c’est humain—mais quoi! Y a une paye qu’il est clamsé, le pauv’ gars. Y a longtemps; y a trop longtemps. On n’est plus les mêmes. Mais, attention, faut r’venir, faut être là! On y sera et on s’occupera de redevenir!»
En chemin, il me regarde, cligne de l’œil et, ragaillardi d’avoir trouvé une idée où appuyer ses idées:
—J’vois ça d’ici, après la guerre, tous ceux de Souchez se remettant au travail et à la vie... Quelle affaire! Tiens, le père Ponce, mon vieux, ce numéro-là! Il était si tellement méticuleux que tu l’voyais balayer l’herbe de son jardin avec un balai d’ crin, ou, à genoux sur sa pelouse, couper le gazon avec une paire d’ ciseaux. Eh bien, il s’paiera ça encore! Et Mme Imaginaire, celle qu’habitait une des dernières maisons du côté du château de Carleul, une forte femme qu’avait l’air de rouler par terre comme si elle avait eu des roulettes sous le gros rond de ses jupes. Elle pondait un enfant tous les ans. Réglé, recta: une vraie mitrailleuse à gosses! Eh bien a r’prendra c’t’ occupation à tour d’bras.
Il s’arrête, réfléchit, sourit à peine, presque en lui-même: