—...Tiens, j’vais t’dire, j’ai r’marqué... Ça n’a pas grande importance, ça, insiste-t-il, comme gêné subitement par la petitesse de cette parenthèse—mais j’ai r’marqué (on r’marque ça d’un coup d’œil en r’marquant aut’ chose), que c’était plus propre chez nous que d’ mon temps...
On rencontre par terre de petits rails qui rampent perdus dans le foin séché sur pied. Poterloo me montre, de sa botte, ce bout de voie abandonné, et sourit:
—Ça, c’est notre chemin de fer. C’est un tortillard, qu’on appelle. Ça doit vouloir dire «qui se grouille pas». I’ n’allait pas vite! Un escargot y aurait tenu le pied! On le refera. Mais il n’ira pas plus vite, certainement. Ça lui est défendu!
Quand nous arrivâmes en haut de la côte, il se retourna et jeta un dernier coup d’œil sur les lieux massacrés que nous venions de visiter. Plus encore que tout à l’heure, la distance recréait le village à travers les restes d’arbres qui, diminués et rognés, semblaient de jeunes pousses. Mieux encore que tout à l’heure, le beau temps disposait sur ce groupement blanc et rose de matériaux une apparence de vie et même un semblant de pensée. Les pierres subissaient la transfiguration du renouveau. La beauté des rayons annonçait ce qui serait, et montrait l’avenir. La figure du soldat qui contemplait cela s’éclairait aussi d’un reflet de résurrection. Le printemps et l’espoir y déteignaient en sourire; et ses joues roses, ses yeux bleus si clairs et ses sourcils jaune d’or avaient l’air peints de frais.
*
* *
On descend dans le boyau. Le soleil y donne. Le boyau est blond, sec et sonore. J’admire sa belle profondeur géométrique, ses parois lisses polies par la pelle, et j’éprouve de la joie à entendre le bruit franc et net que font nos semelles sur le fond de terre dure ou sur les caillebotis, petits bâtis de bois posés bout à bout et formant plancher.
Je regarde ma montre. Elle me fait voir qu’il est neuf heures; et elle me montre aussi un cadran délicatement colorié où se reflète un ciel bleu et rose, et la fine découpure des arbustes qui sont plantés là, au-dessus des bords de la tranchée.
Et Poterloo et moi nous nous regardons également, avec une sorte de joie confuse; on est content de se voir, comme si on se revoyait! Il me parle, et moi qui suis bien habitué pourtant à son accent du Nord qui chante, je découvre qu’il chante.
Nous avons eu de mauvais jours, des nuits tragiques, dans le froid, dans l’eau et la boue. Maintenant, bien que ce soit encore l’hiver, une première belle matinée nous apprend et nous convainc qu’il va y avoir bientôt, encore une fois, le printemps. Déjà le haut de la tranchée s’est orné d’herbe vert tendre et il y a, dans les frissons nouveau-nés de cette herbe, des fleurs qui s’éveillent. C’en sera fini des jours rapetissés et étroits. Le printemps vient d’en haut et d’en bas. Nous respirons à cœur joie, nous sommes soulevés.
Oui, les mauvais jours vont finir. La guerre aussi finira, que diable! Et elle finira sans doute dans cette belle saison qui vient et qui déjà nous éclaire et commence à nous caresser avec sa brise.