—Tenez, là-bas, i’s envoient des torpilles! dit Paradis en désignant nos positions dominant sur la droite.
Les torpilles montent tout droit, ou presque, comme des alouettes, en se trémoussant et froufroutant, puis s’arrêtent, hésitent et retombent droit en annonçant aux dernières secondes leur chute par un «cri d’enfant» qu’on reconnaît bien. D’ici, les gens de la crête ont l’air d’invisibles joueurs alignés qui jouent à la balle.
—Dans l’Argonne, dit Lamuse, mon frère m’a écrit qu’i’s r’çoivent des tourterelles, qu’i’s disent. C’est des grandes machines lourdes, lancées de près. Ça arrive, en roucoulant, de vrai, qu’i’ m’ dit, et quand ça pète, tu parles d’un baroufe, qu’i’ m’ dit.
—Y a pas pire que l’ crapouillot, qui a l’air de courir après vous et de vous sauter dessus, et qui éclate dans la tranchée même, rasoche du talus.
—Tiens, tiens, t’as entendu?
Un sifflement arrivait vers nous, puis brusquement il s’est éteint. L’engin n’a pas éclaté.
—C’est un obus qui dit merde, constate Paradis.
Et on prête l’oreille pour avoir la satisfaction d’en entendre—ou de ne pas en entendre—d’autres.
—Tous les champs, les routes, les villages, ici, c’est couvert d’obus non éclatés, de tous calibres; des nôtres aussi, faut l’ dire. Il doit y en avoir plein la terre, qu’on n’ voit pas. Je m’ demande comment on fera, plus tard, quand viendra le moment qu’on dira: «C’est pas tout ça, mais faut s’remettre à labourer.»