—Il avait une femme, reprend Tirette. C’te vieille...

—J’ m’en rappelle aussi, exclama Paradis, tu parles d’un choléra!

—Y en a qui traînent un roquet, lui, i’ traînait partout c’te poison qu’était jaune, tu sais, comme y a d’ ces pommes, avec des hanches de sac à brosse, et l’air mauvais. C’est elle qui excitait c’ vieux nœud contre nous: sans elle, il était plus bête que méchant, mais du coup qu’elle était là, i’ d’venait plus méchant qu’ bête. Alors, tu parles si ça bardait...

A ce moment, Marthereau qui dormait près de l’entrée se réveille dans un vague gémissement. Il se redresse, assis sur sa paille comme un prisonnier, et on voit sa silhouette barbue se profiler en ombre chinoise et son œil rond qui roule, qui tourne, dans la pénombre. Il regarde ce qu’il vient de rêver.

Puis, il passe sa main sur ses yeux et, comme si cela avait un rapport avec son rêve, il évoque la vision de la nuit où l’on est monté aux tranchées.

—Tout de même, dit-il d’une voix embarrassée de sommeil et de songe, y en avait du vent dans les voiles cette nuit-là! Ah! quelle nuit! Toutes ces troupes, des compagnies, des régiments entiers qui hurlaient et chantaient en montant tout le long de la route! On voyait dans l’ clair de l’ombre le fouillis des poilus qui montaient, qui montaient—t’aurais dit d’ l’eau d’ la mer—et gesticulaient à travers tous les convois d’artillerie et d’autos d’ambulance qu’on a croisés cette nuit-là. Jamais j’en avais tant vu, d’ convois dans la nuit, jamais!

Puis il s’assène un coup de poing sur la poitrine, se rassoit d’aplomb, grogne, et ne dit plus rien.

La voix de Blaire s’élève, traduisant la hantise qui veille au fond des hommes:

—Il est quatre heures. C’est trop tard pour qu’il y ait aujourd’hui quelque chose de notre côté.

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