Et sa main volumineuse secoue un corps, et il dégage, non sans souffler et sacrer, un second corps flasque sur lequel le premier s’était étendu comme sur un matelas—tandis que le nabot au bandage, aussitôt laissé libre, sans mot dire, porte les mains à sa tête et essaie à nouveau d’ôter le pansement qui lui enserre le crâne.

...Une bousculade, des cris: des ombres, perceptibles sur un fond lumineux, paraissent extravaguer dans l’ombre de la crypte. Ils sont plusieurs, éclairés par une bougie autour d’un blessé, et, secoués, le maintiennent à grand’peine sur son brancard. C’est un homme qui n’a plus de pieds. Il porte aux jambes des pansements terribles, avec des garrots pour réfréner l’hémorragie. Ses moignons ont saigné dans les bandelettes de toile et il semble avoir des culottes rouges. Il a une figure de diable, luisante et sombre, et il délire. On pèse sur ses épaules et ses genoux: cet homme qui a les pieds coupés veut sauter hors du brancard pour s’en aller.

—Laissez-moi partir! râle-t-il d’une voix que la colère et l’essoufflement font chevroter—basse avec de soudaines sonorités comme une trompette dont on voudrait sonner trop doucement. Bon Dieu, laissez-moi m’barrer, que j’ vous dis. Han!... Non, mais vous n’pensez pas que j’vas rester ici! Allons, dégagez, ou je vous saute sur les pattes!

Il se contracte et se détend si violemment qu’il fait aller et venir ceux qui tentent de l’immobiliser par leur poids cramponné, et on voit zigzaguer la bougie tenue par un homme à genoux qui, de l’autre bras, ceinture le fou tronqué; et celui-ci crie si fort qu’il réveille ceux qui dorment, secoue l’assoupissement des autres. De toutes parts, on se tourne de son côté, on se soulève à moitié, on prête l’oreille à ces incohérentes lamentations qui finissent cependant par s’éteindre dans le noir. Au même moment, dans un autre coin, deux blessés couchés, crucifiés par terre, s’invectivent, et on est obligé d’en emporter un pour rompre ce colloque forcené.

Je m’éloigne, vers le point où la lumière du dehors pénètre parmi les poutres enchevêtrées comme à travers une grille abîmée. J’enjambe l’interminable série de brancards qui occupent toute la largeur de cette allée souterraine, basse et étranglée, où j’étouffe. Les formes humaines qui y sont abattues sur les brancards, ne bougent plus guère à présent, sous les feux follets des chandelles, et stagnent dans leurs geignements sourds et leurs râles.

Sur le bord d’un brancard un homme s’est assis, appuyé contre le mur; et, au milieu de l’ombre de ses vêtements entr’ouverts, arrachés, apparaît une blanche poitrine émaciée de martyr. Sa tête, toute penchée en arrière, est voilée par l’ombre; mais on aperçoit le battement de son cœur.

Le jour qui, goutte à goutte, filtre au bout, provient d’un éboulement: plusieurs obus, tombés à la même place, ont fini par crever l’épais toit de terre du poste de secours.

Ici, quelques reflets blancs plaquent le bleu des capotes, aux épaules et le long des plis. On voit se presser vers ce débouché, pour goûter un peu d’air pâle, se détacher de la nécropole, comme des morts à demi réveillés, un troupeau d’hommes paralysés par les ténèbres en même temps que par la faiblesse. Au bout du noir, ce coin se présente comme une échappée, une oasis où l’on peut se tenir debout, et où on est effleuré angéliquement par la lumière du ciel.

—Y avait là des bonshommes qu’ont été étripés quand les obus ont radiné, me dit quelqu’un qui attendait, la bouche entr’ouverte dans le pauvre rayon enterré là. Tu parles d’un rata. Tiens, v’là l’curé qui décroche tout ce qui, d’eux, a sauté en l’air.

Le vaste sergent infirmier, en gilet de chasse marron, ce qui lui donne un torse de gorille, ôte des boyaux et des viscères qui pendent, entortillés autour des poutres de la charpente défoncée. Il se sert pour cela d’un fusil muni de sa baïonnette, car on n’a pu trouver de bâton assez long, et ce gros géant, chauve, barbu et poussif, manie l’arme gauchement. Il a une physionomie douce, débonnaire et malheureuse, et tout en tâchant d’attraper dans les coins des débris d’intestins, marmotte d’un air consterné un chapelet de «Oh!» semblables à des soupirs. Ses yeux sont masqués par des lunettes bleues; son souffle est bruyant; il a un crâne de faibles dimensions et l’énorme grosseur de son cou a une forme conique.