—Je sais bien, dit-elle, qu’il y a des compensations! Ça doit être superbe, une charge, hein? Toutes ces masses d’hommes qui marchent comme à la fête! Et le clairon qui sonne dans la campagne: «Y a la goutte à boire là-haut!»; et les petits soldats qu’on ne peut pas retenir et qui crient: «Vive la France!» ou bien qui meurent en riant!... Ah! nous autres, nous ne sommes pas à l’honneur comme vous: mon mari est employé à la Préfecture, et, en ce moment, il est en congé pour soigner ses rhumatismes.

—J’aurais bien voulu être soldat, moi, dit le monsieur, mais je n’ai pas de chance: mon chef de bureau ne peut pas se passer de moi.

Les gens vont et viennent, se coudoient, s’effacent l’un devant l’autre. Les garçons se faufilent avec leurs fragiles et étincelants fardeaux verts, rouges et jaune vif bordé de blanc. Les crissements de pas sur le parquet sablé se mélangent aux interjections des habitués qui se retrouvent, les uns debout, les autres accoudés, aux bruits traînés sur le marbre des tables par les verres et les dominos... Dans le fond, le choc des billes d’ivoire attire et tasse un cercle de spectateurs d’où s’exhalent des plaisanteries classiques.

—Chacun son métier, mon brave, dit dans la figure de Tirette, à l’autre bout de la table, un homme dont la physionomie est pavoisée de teintes puissantes. Vous êtes des héros. Nous, nous travaillons à la vie économique du pays. C’est une lutte comme la vôtre. Je suis utile, je ne dirai pas plus que vous, mais autant.

Je vois Tirette—le loustic de l’escouade!—qui fait des yeux ronds parmi les nuages des cigares, et je l’entends à peine dans le brouhaha, qui répond, d’une voix humble et assommée:

—Oui, c’est vrai... Chacun son métier.

Nous sommes partis furtivement.

*
* *

Quand nous quittons le Café des Fleurs, nous ne parlons guère. Il nous semble que nous ne savons plus parler. Une sorte de mécontentement crispe et enlaidit mes compagnons. Ils ont l’air de s’apercevoir que, dans une circonstance capitale, ils n’ont pas fait leur devoir.

—Tout c’qui’ nous ont raconté dans leur patois, ces cornards-là! grogne enfin Tirette avec une rancune qui sort et se renforce à mesure que nous nous retrouvons entre nous.