Et nous allons, nous allons, sur ces champs encore blêmes et usés par les pas, sous le ciel où des nuages se déploient, déchiquetés comme des linges à travers l’étendue noircissante qui semble s’être salie, depuis tant de jours, par le long contact de tant de pauvre multitude humaine.

Puis on redescend dans les boyaux.

Ils sont en contre-bas. Pour les atteindre on fait un large circuit, de sorte que ceux qui sont à l’arrière-garde voient à une centaine de mètres l’ensemble de la compagnie se déployer dans le crépuscule, petits bonshommes obscurs accrochés aux pentes, qui se suivent et s’égrènent, avec leur outil et leur fusil dressés de chaque côté de leurs têtes, mince ligne insignifiante de suppliants qui s’enfoncent en levant les bras.

Ces boyaux, qui sont encore en deuxième ligne, sont peuplés. Au seuil de leurs abris où pend et bat une peau de bête, ou une toile grise, des hommes accroupis, hirsutes, nous regardent passer d’un œil atone, comme s’ils ne regardaient rien. Hors d’autres toiles, tirées jusqu’en bas, sortent des pieds, et des ronflements.

—Nom de Dieu! C’ que c’est long! commence-t-on à grogner parmi les marcheurs.

Un remous, un refoulement.

—Halte!

Il faut s’arrêter pour en laisser passer d’autres. On s’amoncelle en vitupérant, sur les côtés fuyants de la tranchée. C’est une compagnie de mitrailleurs avec ses étranges fardeaux.

Ça n’en finit plus. Ces longues pauses sont harassantes. Les muscles commencent à tirer. Le piétinement prolongé nous écrase.

A peine s’est-on remis en marche qu’il faut reculer jusqu’à un boyau de dégagement pour laisser passer la relève des téléphonistes. On recule, comme un bétail malaisé.