A demi assoupis, à demi dormants, ouvrant parfois les yeux pour les refermer, paralysés, rompus et froids,—nous assistons à l’incroyable recommencement de la lumière.

Où sont les tranchées?

On voit des lacs, et, entre ces lacs, des lignes d’eau laiteuse et stagnante.

Il y a plus d’eau encore qu’on n’avait cru. L’eau a tout pris; elle s’est répandue partout, et la prédiction des hommes de la nuit s’est réalisée: il n’y a plus de tranchées, ces canaux ce sont les tranchées ensevelies. L’inondation est universelle. Le champ de bataille ne dort pas, il est mort. Là-bas, la vie continue peut-être, mais on ne voit pas jusque-là.

Je me soulève à moitié, péniblement, en oscillant, comme un malade, pour regarder cela. Ma capote m’étreint de son fardeau terrible. Il y a trois formes monstrueusement informes à côté de moi. L’une—c’est Paradis avec une extraordinaire carapace de boue, une boursouflure à la ceinture, à la place de ses cartouchières—se lève aussi. Les autres dorment et ne font aucun mouvement.

Et puis, quel est ce silence? Il est prodigieux. Pas un bruit, sinon, de temps en temps, la chute d’une motte de terre dans l’eau, au milieu de cette paralysie fantastique du monde. On ne tire pas... Pas d’obus, parce qu’ils n’éclateraient pas. Pas de balles, parce que les hommes...

Les hommes, où sont les hommes?

Peu à peu, on les voit. Il y en a, non loin de nous, qui dorment affalés, enduits de boue des pieds à la tête, presque changés en choses.

A quelque distance, j’en distingue d’autres, recroquevillés et collés comme des escargots le long d’un talus arrondi et à demi résorbé par l’eau. C’est une rangée immobile de masses grossières, de paquets placés côte à côte, dégoulinant d’eau et de boue, de la couleur de sol auquel ils sont mêlés.

Je fais un effort pour rompre le silence; je parle; je dis à Paradis qui regarde aussi de ce côté: