—Sont-ils morts?
—Tout à l’heure on ira voir, dit-il à voix basse. Restons là encore un peu. Tout à l’heure on aura le courage d’y aller.
Tous les deux on se regarde et on jette les yeux sur ceux qui sont venus s’abattre ici. On a des figures tellement lassées que ce ne sont plus des figures; quelque chose de sale, d’effacé et de meurtri, aux yeux sanglants, en haut de nous. Nous nous sommes vus sous tous les aspects, depuis le commencement—et pourtant, nous ne nous reconnaissons plus.
Paradis détourne la tête, regarde ailleurs.
Tout à coup, je le vois qui est saisi d’un tremblement. Il étend un bras énorme, encroûté de boue:
—Là..., là..., fait-il.
Sur l’eau qui déborde d’une tranchée au milieu d’un terrain particulièrement hachuré et raviné, flottent des masses, des récifs ronds.
Nous nous traînons jusque-là. Ce sont des noyés.
Leurs têtes et leurs bras plongent dans l’eau. On voit transparaître leurs dos avec les cuirs de l’équipement, vers la surface du liquide plâtreux et leurs cottes de toile bleue sont gonflées, avec les pieds emmanchés de travers sur ces jambes ballonnées, comme les pieds noirs boulus adaptés aux jambes informes des bonshommes en baudruche. Sur un crâne immergé des cheveux se tiennent droit dans l’eau comme des herbes aquatiques. Voici une figure qui affleure: la tête est échouée contre le bord, et le corps disparaît dans la tombe trouble. La face est levée vers le ciel. Les yeux sont deux trous blancs; la bouche est un trou noir. La peau jaune, boursouflée, de ce masque apparaît molle et plissée, comme de la pâte refroidie.
Ce sont les veilleurs qui étaient là. Ils n’ont pas pu se dépêtrer de la boue. Tous leurs efforts pour sortir de cette fosse à l’escarpement gluant qui s’emplissait d’eau, lentement, fatalement, ne faisaient que les attirer davantage au fond. Ils sont morts cramponnés à l’appui fuyant de la terre.