Là sont nos premières lignes, et là les premières lignes allemandes, pareillement silencieuses et refermées dans l’eau.

Nous allons jusqu’à ces molles ruines. On passe au milieu de ce qui était hier encore la zone d’épouvante, dans l’intervalle terrible au seuil duquel a dû s’arrêter l’élan formidable de notre dernière attaque—où les balles et les obus n’avaient pas cessé de sillonner l’espace depuis un an et demi, et où, ces jours-là, leurs averses transversales se sont furieusement croisées au-dessus de la terre, d’un horizon à l’autre.

C’est maintenant un surnaturel champ de repos. Le terrain est partout taché d’êtres qui dorment, ou qui, s’agitant doucement, levant un bras, levant la tête, se mettent à revivre, ou sont en train de mourir.

La tranchée ennemie achève de sombrer en elle-même dans le fond de grands vallonnements et d’entonnoirs marécageux, hérissés de boue, et elle y forme une ligne de flaques et de puits. On en voit, par places, remuer, se morceler et descendre les bords qui surplombaient encore. A un endroit, on peut se pencher sur elle.

Dans ce cycle vertigineux de fange, pas de corps. Mais, là, pire qu’un corps, un bras, seul, nu et pâle comme la pierre, sort d’un trou qui se dessine confusément dans la paroi à travers l’eau. L’homme a été enterré dans son abri et n’a eu que le temps de faire jaillir son bras.

De tout près, on remarque que des amas de terre alignés sur les restes des remparts de ce gouffre étranglé sont des êtres. Sont-ils morts? dorment-ils? On ne sait pas. En tous cas, ils reposent.

Sont-ils Allemands ou Français? On ne sait pas.

L’un d’eux a ouvert les yeux et nous regarde en balançant la tête. On lui dit:

—Français?

Puis: