L’un d’eux se met à râler. C’est comme un chant sanglotant qui s’élève de lui. Alors, les autres se dressent à demi, à genoux, autour de lui et roulent de gros yeux dans leurs figures bigarrées de saleté. Nous nous soulevons et nous regardons cette scène. Mais le râle s’éteint, et la gorge noirâtre qui remuait seule sur ce grand corps comme un petit oiseau, s’immobilise.

—Er ist todt, dit un des hommes.

Il commence à pleurer. Les autres se réinstallent pour dormir. Le pleureur s’endort en pleurant.

Quelques soldats sont venus, en faisant des faux pas, cloués par des arrêts soudains, comme des ivrognes, ou bien en glissant comme des vers, se réfugier jusqu’ici, parmi le creux où nous sommes déjà incrustés, et on s’endort pêle-mêle dans la fosse commune.

*
* *

On se réveille. On se regarde, Paradis et moi, et on se souvient. On rentre dans la vie et dans la clarté du jour comme dans un cauchemar. Devant nous renaît la plaine désastreuse où de vagues mamelons s’estompent, immergés, la plaine d’acier, rouillée par places, et où reluisent les lignes et les plaques de l’eau—et dans l’immensité, semés ça et là comme des immondices, les corps anéantis qui y respirent ou s’y décomposent.

Paradis me dit:

—Voilà la guerre.

—Oui, c’est ça, la guerre, répète-t-il d’une voix lointaine. C’est pa’ aut’ chose.

Il veut dire, et je comprends avec lui: