[12] La psychologie des sentiments, p. 298 sq.
[13] L’Irréligion de l’avenir, p. 4 sq.
[14] Critique philosophique et Critique religieuse.
[15] Année sociologique 1897-1898 : « De la définition des phénomènes religieux », p. 4 sq.
Si le sentiment religieux n’est pas le sentiment de l’infini, faudrait-il l’identifier avec le sentiment moral ? Bien des théologiens l’ont cru, et leur opinion a trouvé dans l’école de César Malan des défenseurs particulièrement distingués et convaincus. On y soutient en effet que la religion et la morale naissent ensemble, qu’elles ont même berceau, même point de départ, que Dieu ne peut être et n’est révélé que par l’obligation, que la conscience morale et la conscience religieuse ont une commune source, l’obligation ; qu’elles ne sont rien de différent, mais qu’il faut y voir deux fonctions d’une seule et même conscience.
Cette doctrine importante et intéressante, et toute pénétrée d’ailleurs d’un profond et admirable respect pour les réalités morales, nous paraît cependant soulever de graves objections.
Historiquement, il paraît établi que si le sentiment moral et le sentiment religieux sont intimement unis dans le christianisme, ils n’ont nullement été identiques et confondus à l’origine. C’est ce que proclament des écrivains aussi nombreux et aussi divers que MM. Guyau[16], Ribot[17], Marillier[18], de la Grasserie[19], etc. Et avec toute raison, à ce qu’il nous semble. L’histoire en effet nous montre le sentiment religieux très développé là où le sentiment moral est des plus réduits : voyez certains mystiques, voyez les Corinthiens chez lesquels débordait une si prodigieuse effervescence de dons spirituels variés, et auxquels saint Paul reproche, tout en les appelant des saints, de commettre des immoralités telles qu’on n’en rencontre pas même de semblables chez les païens. Et inversement l’histoire nous montre aussi le sentiment moral très accentué là où le sentiment religieux est fort affaibli : voyez la « morale indépendante » de 1870, voyez la plupart des penseurs français de notre époque, voyez les sociétés pour la culture morale. — On me répondra : ces dissociations sont anormales, morbides. J’y consens. Mais, prenez-y garde, la maladie ne peut dissocier que des phénomènes étroitement unis, sans doute, mais en eux-mêmes distincts. Suivant le mot si judicieux de Bayle, « de deux choses qui n’en sont réellement qu’une seule et la même, l’une ne peut disparaître pendant que l’autre reste ». Par les dissociations qu’elle opère, la maladie établit que là où on supposait l’unité et l’identité, il y avait la multiplicité et la différence. Le sentiment moral et le sentiment religieux sont donc deux espèces distinctes de sentiments, quoique dans l’état normal ces sentiments soient si étroitement mêlés que l’observation superficielle soit portée à les confondre[20]. — Ce ne sont pas là les deux faces d’un même fait : laissons aux penseurs matérialistes et monistes ce langage et ce point de vue ultra-métaphysiques, qui n’ont pas de sens au point de vue psychologique expérimental : ce sont deux phénomènes irréductibles. — Ce ne sont pas non plus deux faits dont l’un (le sentiment moral) serait la source de l’autre (le sentiment religieux), du moins il faut s’entendre : dans un sens métaphorique, l’assertion est soutenable ; le sentiment moral peut être — il est effectivement dans les religions perfectionnées — une des sources du sentiment religieux, tout comme le sentiment de la nature ; mais dans les religions primitives, c’est chronologiquement le sentiment de la nature qui est source du sentiment religieux avant le sentiment moral ; et dans aucun cas le sentiment moral (pas plus que le sentiment de la nature) n’est source du sentiment religieux, si on entend par là que le sentiment religieux soit « du sentiment moral » développé (ou du « sentiment de la nature » évolué), comme Secrétan assurait que la volonté est la source de l’intelligence : laissons ces spéculations aux dialecticiens, et tenons-nous-en aux observations de psychologie.
[16] L’Irréligion de l’avenir.
[17] La psychologie des sentiments.