Françoise Babou sortait d’une de ces familles de finance grandies subitement à la faveur des guerres du XVe siècle, comme celle des Beaune-Semblançay, des Berthelot ou des Briçonnet. Ces élévations extraordinaires apportaient à leur suite le cortège obligé des ambitions extrêmes, du relâchement dans les mœurs, de l’amour effréné des jouissances. A peine mariée, Françoise Babou s’était lancée dans le tourbillon de la cour et, quoique toute jeune encore, avait fait deux ou trois passions parmi les compagnons immédiats de Brantôme. Et puis un jour, bien que flanquée de trois filles grandelettes, produites chez la reine mère,—entre autre Gabrielle d’Estrées offerte à Henri III, qui l’avait trouvée trop maigre,—elle s’était attelée à la fortune d’Yves d’Alègre, baron de Milhau, colonel d’infanterie légère. Celui-ci comptait parmi les aventuriers célèbres d’alors. On l’avait laissé comme otage aux reîtres, qui le conservèrent prisonnier au château d’Heidelberg jusqu’en 1581. En 1583, il avait tué en duel le baron de Vitteaux dont nous parlions plus haut, l’assassin de du Guast et du père d’Yves d’Alègre. Henri IV, pour récompenser cette rude nature de bretteur et de condottiere, lui confia, en 1592, le gouvernement d’Issoire, en Auvergne, où Yves emmena sa maîtresse, alors âgée de cinquante ans.

Une belle fille eût dédaigné ce laid personnage à nez gros, aux yeux énormes, à l’air cruel[44]. Mais Mme d’Estrées était arrivée à un âge où l’on ne calcule plus guère. Elle jouait avec lui la dernière partie, et tenait à la faire sérieuse. Issoire servait à payer les frais de l’escapade; contributions de guerre, levées extraordinaires de deniers, d’Alègre ne ménagea rien pour satisfaire aux exigences terribles de la dame.

Les habitants soulevés par les sieurs de Liron et d’Auteroche se réunirent dans une cave pour aviser. On résolut d’employer la force contre ces énergumènes dont les fantaisies croissaient d’heure en heure. Yves d’Alègre était logé dans la maison Cherrier. Au moindre éveil donné, c’en eût été fait des conjurés et de leur ville. Ils convinrent d’agir sur-le-champ. Munis de mèches allumées et de pétards destinés à faire sauter les portes, ils gagnèrent la maison du gouverneur, escaladèrent sans bruit la galerie, et placèrent leurs engins. En cet instant même, ils entendirent Mme d’Estrées, réveillée subitement, dire à d’Alègre: «Je sens la mèche et entends du bruit!» Celui-ci sauta à bas du lit, accumula les meubles contre la porte pour l’empêcher de céder, mais une des grenades fit explosion et un éclat le blessa au bras. Il n’était pas lâche toutefois, il se souvint de Bussy d’Amboise luttant seul contre vingt ennemis armés, et s’empara d’une pertuisane qui ne le quittait pas. Malheureusement, les conjurés forcèrent la porte et tout aussitôt se précipitèrent en masse dans la chambre. L’un d’eux, un hercule nommé Blezin, se jeta sur d’Alègre et l’étendit roide mort d’un coup de poignard. Françoise Babou, en chemise, s’était réfugiée dans la ruelle où couchaient ses suivantes, elle poussait les hauts cris. C’est là qu’un boucher nommé Bessant vint la quérir. Elle cria: «Voulez-vous donc tuer aussi les femmes?» Bessant répondit: «Le chien et la chienne!» et il lui porta un coup de couteau au sein gauche[45].

Alors, dans la scène de pillage qui suivit, les assassins firent des constatations étranges sur le corps de Mme d’Estrées. On vit jusqu’où ces dames raffinées poussaient la coquetterie et le luxe dans leur débauche[46]. Brantôme avait bien raison de dire que les Françaises tenaient le premier rang sur ce fait, mais personne n’alla plus loin dans l’amour du ruban et des colifichets que la mère de Gabrielle d’Estrées.

Avant d’en arriver à la célèbre maîtresse du Vert-Galant, qui tenait pour une bonne part de sa mère, je voudrais esquisser la physionomie effrontée et rieuse de cette Fosseuse, dont on parle à peine, et qui joua un si grand rôle à la cour de Navarre. Elle succédait dans les faveurs du roi Henri à Mlle Dayelle, déjà oubliée, et à Mlle Rebours, une ennuyeuse personne dont la chaîne pesait trop lourd. On était en 1579, Marguerite de Valois cherchait dans ses alentours quelque petite fille douce et modeste, dont son mari se fût accommodé, et qui ne l’eût point accaparé outre mesure. Elle avisa Françoise de Montmorency-Fosseux, une enfant de quinze ans, jolie comme une fée. Henri ne se fit pas prier. Tout aussitôt «il commença à s’embarquer» dans ce nouveau roman, suivant l’expression de Marguerite elle-même. Et quand la cour de Navarre eut quitté Pau pour Montauban, et que Henri fut tombé malade, il continua à servir sa jeune maîtresse avec mille marques de tendresse, sans autrement effaroucher la reine complaisante et désabusée. Marguerite trouvait d’ailleurs que son choix était excellent; Fosseuse «se maintenoit avec tant d’honneur et de vertu que si elle eût toujours continué de cette façon elle ne fust tombée au malheur».

FRANÇOISE DE MONTMORENCY-FOSSEUX, dite la BELLE FOSSEUSE
Crayon attribué à Fr. Quesnel
(La lettre mise au bas est fausse)

C’est vers le temps que Henri III vint à Nérac; il vit la belle Fosseuse, dont le nom courait dans toutes les bouches, et il ne lui déplut pas de faire à son beau-frère le tour de la lui enlever. Henri de Navarre prit assez mal la plaisanterie; il s’imagina que cette intrigue s’était nouée sous le couvert de sa femme, par jalousie et dépit; et ce n’est pas le côté le moins curieux de cette histoire bizarre, que de voir Marguerite de Valois employer toute son éloquence à détourner son frère de son dessein, pour conserver à son mari une amie agréable.

Alors la mijaurée jeta le masque; le roi lui permit de parler haut, elle en abusa. Marguerite nous rapporte dans ses mémoires ses mécomptes et ses misères. Pour comble, Mlle de Fosseux devint grosse. «Lors, se sentant en cest estat, elle change de toute sorte de procédé avec moi, et au lieu qu’elle avoit accoustumé d’y estre libre, et de me rendre auprès du roy, mon mary, tous les bons offices qu’elle pouvoit, elle commença à se cacher de moy et à me rendre autant de mauvais offices qu’elle m’en avoit fait de bons. Elle possédoit de sorte le roy, mon mary, qu’en peu de temps, je le connus tout changé. Il s’estrangeoit de moy, il se cachoit, et n’avoit plus ma présence si agréable qu’il avoit eu les 4 ou 5 années que j’avois passées avec luy en Gascogne, pendant que Fosseuse s’y gouvernoit avec honneur.»