Elle fut portraite en ce temps environ, mais le crayon ne nous en fait pas une beauté. Elle a la figure allongée, les yeux intelligents, quelque chose de volontaire et d’absolu, un masque énergique en un mot. Nous ne saurions mettre un nom d’artiste sur cette œuvre enlevée de brio à l’estompe, puissamment comprise et légère cependant. C’est la besogne d’un crayonneur adroit, amoureux de son métier, une fine et définitive esquisse[41]. Mme de Carnavalet réservait-elle cette page à son amoureux reconnu, son cousin, Guillaume de Hautemer, sieur de Fervaques, depuis maréchal de France? En tout cas c’est dans cette liaison envahissante, dans cet amour qu’il faut chercher une explication aux refus de la dame sur le fait d’hyménée. D’Aubigné, qui haïssait Fervaques, et qui reportait sur Mme de Carnavalet un peu de ce ressentiment empreint de huguenoterie, qualifiait ces rapports d’incestueux. C’était aller un peu loin; Fervaques fut de cet avis, car il en demanda raison à l’autre.

Dans cette histoire lamentable pour un maréchal de France, il ne faut pas oublier que d’Aubigné est le seul narrateur et colore les faits à sa guise. Il a trop d’esprit pour se donner tous les gants dans les petites choses, mais pour les grandes il se traite bien. Quand il demanda au duc de Guise l’autorisation de vider sa querelle avec Fervaques dans le jeu de paume, le duc se serait écrié: «D’Aubigné mon amy, ce n’est pas assez du poignard et de l’épée pour te démesler de cette querelle, tu aurais encore à combattre la reine, car il s’intrigue d’un métier que tu ne sais pas!»

Un soir, Fervaques rencontra son adversaire dans la Couture-Sainte-Catherine, non loin de l’hôtel de sa maîtresse. Il feignit de pleurer son amour défunt, de pardonner à son remontreur de torts. En ce temps les ruisseaux couraient à la Seine à travers les rues; de petits ponts servaient à les franchir. Fervaques entraînait d’Aubigné vers l’un d’eux; il voulait se noyer pour échapper à sa douleur. «Mon amy, lui dit-il, ayant résolu de quitter le monde je n’y regrette que toy: je suy venu icy pour me tuer, donne-moy une embrassade et puis je mourray content.» D’Aubigné se rejeta en arrière:

«—Monsieur, dit-il, vous m’avez dit autrefois que le plus grand soulas que vous pourriez avoir seroit d’emmener avec vous dans l’autre monde d’un coup de poignard le meilleur de vos amis; je vous conseille à cette heure de ne point mourir sur un sujet dont l’étoffe et la façon ne valent rien, mais pour le coup, trêve d’embrassades!—Je renie Dieu! s’écria Fervaques, puisque tu te défies de moy, nous mourrons ensemble!—Ce sera vous seul!» dit d’Aubigné en se mettant en garde.

Le coup est manqué, Fervaques joue le fol et le dément; il se jette à genoux, supplie d’Aubigné de le tuer. Celui-ci refuse, hausse les épaules et s’en va. Quelques temps après l’autre lui fait administrer une purge qui lui procure quatre-vingts selles par jour, lui pèle la peau et le met à deux doigts de la tombe.

Cette querelle dura des années, envenimée par Mme de Carnavalet. Henri IV lui-même s’en mêla, parce que d’Aubigné s’était refusé à parler pour lui à Mlle de Tignonville. Le roi, furieux, avait écouté Fervaques, et sur ses rapports faisait grise mine à l’empoisonné. Pour comble, celui-ci fut chargé certain jour dans les rues de Lectoure par un Bourguignon solide, qui lui poussa des bottes désespérées. Ce fut un nouvel échec de Fervaques. Cette fois il tenta une réconciliation pour tuer d’Aubigné à coup sûr. Sa mèche fut encore éventée[42]. Quel maréchal de France que Fervaques, quelle «honneste dame» que sa cousine Françoise de la Baume! mais aussi quelle langue que d’Aubigné!

Remarquez que ce sont les portraits qui nous guident dans notre travail, et que nous n’avons point choisi les dames; elles se sont offertes d’elles-mêmes à nous, ce sont les plus beaux crayons que nous avons cherchés, et non les plus galantes de ces femmes. Voici, pour la meilleure preuve, une ébauche incomparable représentant une matrone aux lèvres pincées, aux yeux faux et investigateurs. La lettre ancienne la nomme Mme d’Estrées, et par le costume, la date de l’œuvre, j’ai pu reconnaître en elle Françoise Babou de la Bourdaisière, mariée à Antoine d’Estrées, marquis de Cœuvres, grand maître de l’artillerie[43]. Sur le simple signalement de l’artiste nous l’eussions prise pour une mère tranquille, point douce ni agréable, mais sérieuse et contenue. C’est se tromper que de le croire! A la manière dont elle élevait ses filles, dont elle vivait elle-même, son mari s’écriait dans un moment d’humeur qu’elle ferait un clapier de p... de sa maison. Elle n’y faillit pas. Mais son histoire est peu connue; n’était le croquis merveilleux de Clouet nous l’eussions passée sous silence.

FRANÇOISE BABOU, Dame d’Estrées, Mère de la Belle Gabrielle
Crayon de la Bibliothèque Nationale attribué à Clouet
(La lettre mise au bas est fausse)