Tu ne tonds seulement, tu rés.
Elle surpasse toutes les autres, même Mme de Villeroy, une brune délicieuse, même Mme de Sauves, même cette rouée de Vitry qui eût fait battre les murailles, même Mlle de Lavernay. Ses scrupules sont minces; si nous la voyons attifée à merveille dans la portraiture, épinglée comme une madone, elle n’hésite pas, le cas échéant, à se dévêtir pour plaire à la reine. La chronique scandaleuse rapporte qu’elle fit à Chenonceaux le service de la table royale dans un accoutrement de nymphe surprise au bain[36] avec ses cheveux épars comme une épousée de roture.
Et cependant elle n’est plus jeune; née en 1543 elle a ses trente-quatre ans bien sonnés, une grosse figure rougeaude si l’on en croit les portraits d’elle portant le millésime de 1577[37]. Ses enfants sont nombreux, son petit-fils sera ce Paul de Gondi, cardinal de Retz, élève de Vincent-de-Paul, qui devait bouleverser Paris à l’époque de la Fronde. La chronique médisante lui prête au moins «un serviteur», un mignon de couchette, le bel Antraguet[38] de la maison de Balzac, à qui elle avait donné un cœur de diamants, lequel passa, Dieu sait comment, entre les mains de Marguerite de Valois. Ce fut l’origine d’une querelle entre la reine et la duchesse, et d’Aubigné, qui tenait pour la seconde, lança sur ce fait une de ces phrases à double entente dont nous ne comprenons plus le sens alambiqué et venimeux. Nous ne saisissons guère plus l’allusion du pamphlet intitulé Inventaire des livres de M. Guillaume où le nom de la duchesse de Retz se trouve associé à celui de Fouquet de la Varenne. «Les sept livres de chasteté faictz par la Varenne dédiés à Mme de Retz.» Qu’avait-elle eu à démêler avec le proxénète célèbre? Son cousin Brantôme ne nous le dit pas.
Quand elle mourut, en 1603, elle fut enterrée aux religieuses de l’Ave-Maria sous un magnifique mausolée; ses épitaphes célébraient ses vertus, ses talents, dans une forme païenne et chrétienne à la fois. On y lisait entre autres choses sa réception faite aux délégués polonais, des vers latins la proclamaient «une héroïne qui avait attiré à elle les cœurs des plus grands princes». Après mille péripéties ces épitaphes ont été transportées à Versailles avec la statue du tombeau[39].
FRANÇOISE DE LA BAUME-MONTREVEL, Dame de Carnavalet
Crayon anonyme
Une autre contemporaine de Brantôme dont le nom est aujourd’hui populaire à Paris, une grande dame que l’histoire n’a point non plus épargnée, mais que les peintres paraissent avoir oubliée un peu, c’est Françoise de la Baume-Montrevel, dame de Kernevenoy, ou de Carnavalet, une des femmes de la reine Catherine, amie de Marguerite de Valois, mariée en 1566 au gouverneur de Henri III, François de Kernevenoy, Breton d’origine. Carnavalet est donc une déformation, un diminutif, dans le genre de ceux donnés aux gens de la cour, Merlurillon pour Mervilliers, Antraguet pour Entragues, Fosseuse pour Fosseux, et cent autres du même goût. Françoise de la Baume était fille de cette Hélène de Tournon dont les crayonneurs ont gardé l’exquise physionomie; elle épousa en premières noces un de ses parents, le sieur de la Baume Saint-Sorlin, qui la fit veuve de bonne heure. François de Kernevenoy n’eut point non plus longue vie auprès d’elle, cinq ans après il mourait avec la réputation surfaite d’un galant homme et, chose rare en ces temps,—c’est le mot de son épitaphe,—en odeur de probité malgré les déplorables exemples de ses amis. «Quique (quod rarius inter pessima ævi sui exempla!) probitatem coluit... opes neglexit[40].»
Il faut dire toutefois que son mépris des richesses n’alla pas jusqu’à la misère. Sa femme ne l’avait pas accepté pour sa bonne mine seulement, car il était vieux et laid. Au jour de son décès, ce contempteur sévère des biens terrestres laissait à la jeune veuve de solides rentes sur l’Hôtel de Ville de Paris, des biens fonds, et qui mieux est de l’argent liquide avec lequel elle acheta, en 1578, l’hôtel de Ligneris, situé rue de la Couture-Sainte-Catherine. C’est cette demeure charmante bâtie par Ducerceau qui porte aujourd’hui le nom de la bonne dame, et qui servit de logis à Mme de Sévigné; et c’est avec un crayon habile tout ce qui nous reste de l’amie de Brantôme.
Car il la connaissait, et suivant son habitude de vieux garçon, amoureux platonique de toutes les femmes, il s’était faufilé dans ses bonnes grâces, et lui donnait volontiers de ces tendres conseils dont sont coutumiers les galantins célibataires. Après ses deux aventures conjugales, elle se trouvait «pourchassée» pour la troisième fois par un jeune écervelé, M. de la Valette, depuis duc d’Épernon; il l’adorait, il la voulait à tout prix. Brantôme s’entremit pour lui avec une insistance particulière de désœuvré, mais il se heurta à la volonté bien arrêtée de la dame. Elle aimait sa liberté; elle l’avait aliénée deux fois, c’était assez. «Tout son contentement ne gissoit pas en tous ces poinctz, mais en sa résolution et pleine liberté et satisfaction de soy-mesme et en la memoyre de ses marys dont le nombre l’avoit saoullée.»