Sic alit italicos Gallia pisciculos!
«Hier sardines, aujourd’hui baleines énormes; c’est ainsi que la France engraisse les poissonnets italiens!» Sardini lui apportait la richesse, plusieurs châteaux, un hôtel magnifique au quartier Saint-Marcel, et l’oubli complet des vieilles histoires. Isabeau devint une grande dame, très entourée, très recherchée pour ses biens. Parfois les deux conjoints se jetaient de cruelles vérités au visage; Mme de Sardini reprochait à son mari son extraction douteuse; il ripostait durement: «J’ay plus faict pour vous que vous pour moy, car je me suis deshonoré pour vous remettre vostre honneur.»
Elle ne revit qu’une fois le prince de Condé, en 1566. Elle suivait la route de Paris à son château de Chaumont-sur-Loire, où elle allait rejoindre son mari; son escorte se heurta aux combattants de Montcontour. Un corps défiguré était étendu sur une civière et personne ne le pouvait reconnaître. Quand Henri III, alors duc d’Anjou, sut que Mme de Sardini se trouvait là, il la pria de visiter le mort, ce qu’elle fit aussitôt. Elle se pencha sur la civière et se releva toute blême; elle ne dit que ce mot: «Enfin!» Le mort était le prince de Condé son ancien amant.
Je ne connais que deux portraits de cette femme célèbre. L’un d’eux assez ordinaire, nous la donne dans son costume de deuil au moment de ses malheurs; c’est celui que voici, il est dans la collection Clairambault à la Bibliothèque nationale[32]. L’autre, au contraire, dessiné par Foulon en 1592, lors du passage de ce peintre à Tours[33], représente Mme de Sardini à soixante-cinq ans environ; il est au Louvre. Ni l’un ni l’autre ne décèlent une grande beauté. Elle était maigre, si maigre même que dans une des scènes dont elle avait le privilège, et tandis qu’elle reprochait au prince de Condé de courtiser une femme brune, elle s’attira une réponse pointue. «Vous venez de voler la corneille», disait-elle; à quoi l’autre piqué répondit: «Et quand je suis avec vous, pour qui volé-je?—Pour un phénix.—Dittes plus tost pour l’oiseau de paradis, là où il y a plus de plumes que de chair![34]» (Brantôme.)
CLAUDE-CATHERINE DE CLERMONT, Duchesse de Retz, en 1570 environ
Crayon de la Bibliothèque Nationale attribué à François Clouet
(La lettre mise au bas est fausse)
Ce fut aussi la femme d’un Italien que la duchesse de Retz, cette cousine de Brantôme, point jolie mais bien pire, aussi docte qu’un sorbonniste, aussi éloquente qu’un évêque, mariée â deux maréchaux, mêlée à toutes les intrigues des Valois, réputée pour sa sagesse à la fois et ses mœurs faciles, vraie grande dame du XVIe siècle sans préjugés, chantée par les poètes et crayonnée par le plus grand artiste de son temps. Fille de Claude de Clermont Dampierre et de Jeanne de Vivonne, elle avait épousé de bonne heure Jean d’Annebaut, baron de Retz, maréchal de France, tué à Dreux en 1562. Marguerite de Valois rapporte dans ses Mémoires, qu’elle reçut à Amboise, où elle était venue après le colloque de Poissy, la nouvelle «de la grâce que la fortune lui avait faite de la délivrer d’un fascheux, son premier mary, M. d’Annebaut, qui était indigne de posséder un sujet si divin et si parfait». Le fait est qu’elle prit assez allégrement la chose, d’autant que le défunt la laissait héritière de cette immense baronnie de Retz, patrie de Barbe-Bleue, qui valait tous les duchés-pairies du royaume. La reine Catherine la maria à Albert de Gondi, autre transalpin de marque, le 4 septembre 1565, l’année même où Isabeau de Limeuil convolait avec Sardini; elle n’interrogea point trop scrupuleusement les généalogies étranges invoquées par son nouveau seigneur; ce qu’elle lui demandait, en retour de la fortune, c’était la liberté d’agir à sa guise. Moyennant cela, elle obtint, en 1581, l’érection de sa baronnie en duché, et continua sa vie indépendante au nombre des femmes de la reine Catherine.
François Clouet l’a surprise à la trentième année, dans son riche costume; il a minutieusement fouillé cette physionomie si française, si spirituelle, un peu vulgaire pourtant, où la malice se loge au coin des lèvres, dans les yeux clairs. C’est bien là la personne intelligente et habile qui a été chargée de répondre en latin aux ambassadeurs polonais[35], qui emplit le chambre de la reine de ses saillies. Elle vaut cette autre Clermont, depuis duchesse d’Uzès, qui passait pour la langue la plus affinée de la troupe, et qui s’était moquée même du roi François, même du pape à Avignon. Ronsard disait d’elle en jouant sur les mots:
D’un barbier la femme tu es