CY GIST
LE CORPS DE HAUTE ET PUISSANTE DAME
MADAME MARIE TOUCHET
DE BELLEVILLE, AU JOUR DE SON DÉCÈS
VEUVE DE FEU HAUT ET PUISSANT SEIGNEUR
MESSIRE FRANÇOIS DE BALZAC
SIEUR D’ENTRAGUES
CHEVALIER DES ORDRES DU ROI
ET GOUVERNEUR D’ORLÉANS
LAQUELLE DÉCÉDA LE 28 MARS 1628
AGÉE DE 89 ANS.
Celle-là fut donc une habile et le tempérament ne joua pas un grand rôle dans sa vie; mais dans le bataillon volant des filles que la reine Catherine, «cette bonne vesse», lançait à propos sur un huguenot récalcitrant ou frondeur, ou sur un guisard tapageur, toutes n’eurent pas cette finesse de touche, ce doigté délicat et supérieur dont Marie Touchet fit preuve. Il y eut dans le tas cette malheureuse Limeuil, «une grande toquée» portant le nom prédestiné d’Isabeau, nièce de Catherine par son père, Gilles de Latour-Turenne, sieur de Limeuil, apparentée aux grandes familles, qui se piquait d’être la seule à rabrouer le connétable Anne de Montmorency, à maltraiter les princes du sang, à dire leur fait aux plus grands et aux plus grandes, et qui tomba misérablement de degré en degré jusqu’à l’alliance roturière d’un financier italien, le pire drôle qui se pût voir de par le monde. C’était environ le temps où Catherine avait décoché à Antoine de Bourbon, roi de Navarre, Louise de la Béraudière du Rouet, capable de mater un régiment entier de rois et de princes. Louis de Bourbon, prince de Condé, qui s’agitait extraordinairement au fond des provinces et menaçait la cour, rencontra comme par hasard la belle Isabeau, cette brocardeuse endiablée, sèche et dure comme une selle d’Espagne, mais emportée par un entraînement irrésistible vers les aventures. Le rôle qu’on la priait de jouer ne lui déplut pas. Elle se piqua de réduire à la raison ce Bourbon bossu et chétif redouté de tout un chacun; elle mit une certaine rondeur dans ses attaques, glosa beaucoup, ne marchanda point sa peine, et sans oublier tout à fait Florimond Robertet, sieur de Fresne, une ancienne passion, elle s’accointa officiellement avec le prince. Catherine demandait deux choses: la première de tenir tranquille son ennemi par ce moyen, la seconde que nul scandale ne se produisît, à peine de désaveu. Malheureusement l’amour se mit de la partie; Isabeau, pour bonne langue qu’elle fût, se laissa prendre aux beaux discours de son nouveau maître. La première femme de celui-ci, Éléonore de Roye, était condamnée par les médecins. Quels horizons pour la demoiselle!
ISABEAU DE LA TOUR-LIMEIL, depuis dame de Sardini, vers 1564
Crayon de la Bibliothèque Nationale
On en était là quand la cour partit pour Lyon, en juin 1564. Isabeau dut abandonner le prince pour suivre la reine. Le roi s’était arrêté quelques jours à Dijon, des fêtes furent données pendant lesquelles Isabeau dansa la pavane, balla et sauta à journée faite, jusqu’à étonner ses compagnes. Hélas! le corset sanglé, les robes très amples cachaient une «maladresse» pour tout dire, et cette maladresse se révéla certain jour en plein bal, sous la forme d’un petit enfant né avant terme qui mit en un instant toute la troupe royale sens dessus dessous. On pense la colère de Catherine! Sans prendre l’heure d’admonester la malheureuse fille ni de lui donner les premiers soins, on fit un paquet de la mère et de l’enfant et on les conduisit dans un couvent d’Auxonne. Alors les jalousies de se faire jour, les langues de courir, les méchancetés de naître. Tel prétendait que le père vrai était ce Florimond Robertet dont la belle n’avait point abandonné l’accointance. Tel autre assurait, pour se venger d’un coup de dent ou d’un refus, que la pécore voulait empoisonner la reine. On écouta tous les bruits d’où qu’ils vinssent, on les grossit et, pour colorer l’aventure, Catherine fit appréhender la pauvre fille et la fit conduire à Tournon sous bonne escorte, en vue d’un procès criminel à lui intenter. C’est dans cette misérable occurrence que la malheureuse Isabeau écrivit à Condé une lettre charmante, où elle l’appelait son cœur, et où elle réclamait son appui. Il la fit enlever.
Alors ce furent les huguenots qui se récrièrent; l’histoire s’était ébruitée; on savait aujourd’hui que la reine Catherine avait employé Isabeau à servir sa cause. Des vers latins coururent en manière de pamphlet qui disaient: «La reine s’est courroucée, comme si elle eût ignoré le cas. Elle donne des gardes à la fille, l’enferme dans un couvent pour lui rafraîchir les pensers. Cela ne valait pas tant de rudesse; il fallait excuser le temps, la personne et le lieu: tant d’autres font pis qu’on laisse en paix!
«Un message est venu dire que l’enfant était mort, c’est un grand malheur! Aujourd’hui la petite créature est au ciel priant Dieu pour ses deux pères, et le suppliant d’être plus indulgent pour le prince de Condé.» Mis en demeure d’abandonner sa maîtresse ou d’être abandonné par les protestants, Louis de Condé prit le premier parti. Ceci lui fut d’autant plus facile qu’il s’embarquait dans une nouvelle intrigue avec une riche veuve, Marguerite de Lustrac, maréchale de Saint-André, laquelle le couvrait d’or et de présents. Isabeau de Limeuil, désabusée, aigrie, fit sa soumission à la reine; elle n’eut point de peine à démontrer le mal fondé des accusations portées contre elle; on lui pardonna surtout parce que le prince l’avait oubliée, et qu’elle n’était ni utile ni à craindre. Elle rentra en grâce, mais les prétendants sérieux avaient fui. Elle eut même à subir une dernière honte. Sur le point d’épouser Françoise d’Orléans, le prince de Condé lui envoya, comme autrefois François Ier à Mme de Chateaubriand, un messager chargé de lui réclamer les bijoux naguère donnés et un miroir où était enchâssé son portrait. Le rouge lui monta à la figure; elle se rappela qu’autrefois elle traitait assez mal les princes, elle revint à cette ancienne manière. D’abord elle ajouta au portrait à renvoyer une gigantesque paire de cornes, et s’emportant contre Françoise d’Orléans qui avait exigé la restitution: «Dittes à cette belle princesse, cria-t-elle au messager, qui l’a tant sollicité à me demander ce qu’il m’a donné, que si un seigneur de par le monde,—le nommant par son nom,—en eust faist de mesme à sa mère et luy eust répété et osté ce qu’il luy avoit donné... qu’elle serait aussy pauvre d’affiquets et pierreries que damoiselle de la cour. Or qu’elle en fasse des chevilles ou des pastés je les luy quitte!» (Brantôme.)
Et tout de suite, de dépit et de fureur, elle accepta l’alliance de Scipion Sardini, banquier lucquois, factotum de Catherine, un de ces Italiens minables, enrichis en France, sur lequel on avait fait ce distique féroce:
Qui modo Sardini, jam nunc sunt grandia cete