LES DAMES.

Marie Touchet.—Isabeau de Limeuil.—La duchesse de Retz.—Madame de Carnavalet.—La belle Fosseuse.—Madame d’Estrées et sa fille Gabrielle, maîtresse de Henri IV.—Madame de Guercheville.

MARIE TOUCHET, depuis Dame d’Entragues
Crayon attribué à Jean Decourt

Marie Touchet de Belleville, sans avoir acquis la grande célébrité d’Agnès Sorel, de Diane de Poitiers ou de Gabrielle d’Estrées, est connue de tout le monde; on lui a fait une réputation de bonne fille, on l’a montrée comme une petite bourgeoise étonnée de sa fortune, attachée au prince qui l’avait choisie entre tant d’autres; on l’a dite excellente et fidèle. Brantôme, assez mal renseigné suivant son habitude, prétend qu’elle était de très petit monde, fille d’un apothicaire d’Orléans, mais supérieurement jolie et gracieuse. La vérité c’est qu’elle descendait d’une famille de marchands établis à Patay au XVe siècle, les Touchet, dont un des petits-fils, père de Marie, acheta la charge de lieutenant particulier au bailliage d’Orléans, et se maria à Marie Mathis, originaire des Flandres.

Les hasards, voulus ou non, placèrent la jeune fille sur la route de Charles IX allant de Blois à Paris, et il fut frappé de ce frais minois qui le changeait des personnes très mûres et très émaillées de son entourage. Catherine de Médicis avait une pratique supérieure dans le maniement des filles jolies et peu scrupuleuses; elle laissa courir l’histoire, préférant celle-là aux duchesses plus ou moins ambitieuses capables de jouer les Diane de Poitiers. Dûment stylée et prévenue, Mlle de Belleville accepta la situation qu’on lui voulut bien faire; elle s’enferma, disparut du monde, vivant pour son jeune seigneur et pour lui seul. Mais elle n’abdiquait point ses prétentions d’autant, et quand elle apprit le mariage du prince avec Élisabeth d’Autriche, elle voulut que lui-même lui en montrât un portrait pour en juger. Après l’avoir vu, elle le rendit avec une moue joyeuse: l’Allemande ne lui faisait pas peur!

Elle eut peur cependant parce que le roi l’abandonna un long temps pour les fêtes de ses noces; il lui paraissait plus épris que de raison de son Autrichienne. Mais fine et madrée comme elle l’était, tenue au courant des choses par des complaisants officiels qui n’eussent point aimé un roi amoureux de la reine, Marie attendit patiemment. Charles IX lui revint pour changer d’air, pour oublier sa majesté; elle l’amusait de ses saillies bourgeoises et par son entrain dédaigneux de l’étiquette. Peut-être même l’aimait-elle un peu, parce qu’il était le roi de France, qu’il était sombre et malheureux.

Elle eut un fils en 1563, dont elle accoucha au château de Fayet en Dauphiné, et qui devait être Charles duc d’Angoulême. Ses espérances grandirent de ce fait que la reine n’eut qu’une fille. Mais quand Charles IX tomba malade à Vitry et s’alita au château de Saint-Germain, Marie Touchet perdit la tête. Tandis que la reine Élisabeth devenait une bourgeoise dans son discret amour, qu’elle agissait en femme simple et aimante, la maîtresse jouait l’insouciance. Elle sentait la partie perdue et ne voulait pas engager l’avenir. On a dit que Charles IX l’avait mariée, de son vivant, à François de Balzac d’Entragues, gouverneur d’Orléans; c’est une erreur: quand elle épousa ce grand seigneur peu scrupuleux, le roi était mort depuis plus de six ans, et elle l’avait assez oublié pour ne lui point sacrifier son existence. On était en 1580, Marie Touchet approchait de la trentaine, mais elle gardait cette fleur de jeunesse que nous retrouvons dans le seul portrait conservé d’elle à cette époque de sa vie.[31] Elle eut une fille qui devait être Henriette d’Entragues, marquise de Verneuil, maîtresse de Henri IV. Il y a des familles ainsi prédestinées. Son autre fille s’attacha à Bassompierre, en eut un fils depuis évêque de Saintes, mais ne sut se faire épouser. Si bien que la bonne dame, fort avisée pourtant et prudente, reçut le suprême affront de garder pour elle deux personnes décriées et méprisées incapables de faire une fin honorable. Ces grands soucis ne paraissent point l’avoir autrement torturée; elle mourut en 1638, âgée de quatre-vingt-neuf ans, hautaine et sévère comme une reine douairière, et fut enterrée par les soins de son fils, bâtard d’Angoulême, dans le caveau des Valois aux Minimes. Une inscription portait cette mention: