Encore que tous les artistes de la cour, peintres, miniaturistes, crayonneurs, se fussent disputé les poses de la princesse, aucun n’a su mieux analyser cette physionomie complexe, un peu massive et charnelle, que le grand dessinateur dont l’œuvre est ci-jointe. Marguerite est fiancée au fils de Jeanne d’Albret, à Henri de Navarre, provincial naïf un peu gauche que les hasards politiques lui destinaient, à défaut d’entraînement réciproque. C’était l’union d’un gentilhomme fermier avec une grande mondaine; le Béarnais faisait mine penaude dans le luxe extrême de la cour de France. J’ai rencontré, certain jour, la figure du prince égarée dans les recueils de la Bibliothèque, et je crois devoir le rapprocher de sa femme. Marguerite n’aimait pas ce huguenot bon apôtre, mais sa volonté n’allait pas jusqu’à refuser son alliance; elle s’en accommoda de son mieux, et lui jura sa foi.

Ce qui peina le plus la nouvelle reine de Navarre, c’était d’aller s’enfermer à Nérac, comme une dame de mince origine. Quand elle s’en fut passer à Cognac afin de rejoindre son mari, elle se costuma le plus richement qu’elle put, pour la dernière fois. Elle avait hâte d’user ses robes qui seraient démodées si jamais elle revenait à Paris. Catherine de Médicis consolait ce désespoir comique par de bonnes paroles: «C’est vous, lui disait-elle, qui produisez et inventez les belles façons de s’habiller; en quelque part que vous alliez, la cour les prendra de vous, et non vous de la cour.»

Les dissentiments entre les nouveaux mariés vinrent surtout de leur manière différente d’envisager les choses. Henri de Navarre n’était point luxueux, Marguerite n’aimait que la représentation et les fêtes. Elle tenait la dragée haute aux parpaillots de par delà et raillait leurs pourpoints noirs et râpés comme des frocs. Ses cheveux bruns ne lui plaisaient pas; après les avoir portés à la mode de sa sœur Élisabeth d’Espagne, elle les teignit en roux, en blond doré. Elle eut des pages que l’on frisait et dont on coupait la toison pour ajouter à la sienne. A son retour à la cour de France, vers le milieu de 1573, elle exagéra encore ses modes voyantes; elle porta des toques extraordinaires, des corsages étrangement décolletés, des fraises énormes. Les ambassadeurs polonais venus pour saluer Henri III, nommé roi de leur pays, la contemplèrent dans ses grandes toilettes et en gardèrent une impression irrésistible: «Elle s’estoit vestue, raconte Brantôme, d’une robe de velours incarnat d’Espagne, fort chargée de clinquant, et d’un bonnet de mesme velours tant bien dressé de plumes et pierreries que rien plus. Elle parut si belle ainsi, comme lui fut dit aussy que depuis elle le reporta souvent et s’y fit peindre[28], de sorte qu’entre toutes ses diverses peintures, celle-là l’emporte sur toutes les autres, ainsi que l’on peut voir encore la peinture, car il s’en trouve assez de belles, et sur icelles en juger.»

Dans l’embrasure d’une fenêtre, Brantôme prit à part Ronsard, le poète son ami, qui assistait aussi à la réception. Ils comparèrent la reine à l’aurore aux doigts de rose, et c’est sur ce thème que Ronsard broda un sonnet qui fit florès à la cour.

Les apparences sont trompeuses; cette femme si belle, cette déesse majestueuse et si désirable, cette femme dont on a tant médit, cette amoureuse qui recueillait la tête sanglante de La Mole son serviteur, qui brodait des écharpes à Martigues, qui aima Bussy et tant d’autres, demeura stérile comme une païenne qu’elle était. Son ami Brantôme, à qui elle dédia ses mémoires, qu’elle traite en confident véritable, laisse faire à ce sujet mille suppositions. Elle se vantait d’avoir aimé le roi de Navarre, mais comment concilier avec l’amour l’indifférence au moins singulière qu’elle manifesta quand il se pourvut de maîtresses avouées à la cour même, les entretint sous son toit et la força pour ainsi dire à en prendre soin? Il y avait, d’ailleurs, entre eux un élément de discussion, c’était Louis de Bérenger du Guast, mignon du duc d’Anjou depuis Henri III, qui la poursuivait d’une haine atroce et ne perdait aucune occasion de lui nuire. Courtisan rompu aux intrigues, amoureux évincé, rival de Bussy d’Amboise, ami de Brantôme[29] et de Ronsard qu’il recevait à sa table, perdu de réputation, vendu au diable, croyait-on, du Guast restera le type parfait du condottiere arrivé par les cabales, les perfidies de tout genre aux plus hautes situations. Le poison et l’assassinat étaient ses armes ordinaires; il avait résolu de se défaire de Bussy en le chargeant certain jour qu’il le savait blessé et peu capable de se défendre, et avait piteusement échoué. Marguerite lui en gardait un ressentiment effroyable; tant et si bien qu’un jour un autre méchant drôle du nom de du Prat baron de Vitteaux planta à du Guast un poignard dans le cœur pour se venger et venger les autres du même coup. Peut-être s’en fût-il tiré, mais, assure Marguerite, «c’estoit un corps gasté de toutes sortes de vilainies, qui fut rendu à la pourriture qui dès longtemps le possédoit et son âme aux démons à qui il en avoit fait hommage». Par une fortune curieuse, le même peintre qui avait autrefois dessiné la jeune reine sa victime, nous a gardé de lui la plus exquise portraiture qui se puisse voir, et c’est ce pur chef-d’œuvre que nous joignons aux autres, comme la plus haute expression de l’art du crayonneur au XVIe siècle.

LOUIS DE BÉRENGER DU GUAST, Mignon de Henri III
Crayon de François Clouet
(La lettre mise au bas est fausse)

Quand Marguerite fut reléguée dans le château d’Usson en Auvergne elle sentit la misère, les tristesses des recluses, les horreurs de l’abandon. Ce fut Élisabeth d’Autriche, sa belle-sœur, qui lui vint en aide en partageant son douaire avec elle. Ses admirateurs ne l’eussent pas reconnue. C’est, à la quarantaine, une dame vieillie, fardée, qui cherche à se tromper elle-même. Plus rien ne lui est demeuré de ce qui avait fait sa gloire. Elle a perdu ses frères, son mari est sur le trône de France, une femme plus jeune la remplace près de lui. Elle meurt à soixante-trois ans, au milieu de ses remords et de ses regrets, ayant gardé un cœur trop jeune, une âme encore tendre qui s’épand en plaintes rythmées; elle comprend à peine qu’elle n’est plus la belle Marguerite, mais une triste divorcée, sans enfants pour la venger ou la tirer de peine[30].