HENRI IV à 20 ans
Crayon de la Bibliothèque Nationale attribué à Marc Duval

Quand la brave fille eut fait main-mise suffisante sur le cœur du monarque, elle développa tantôt son programme. Il lui fallait une maison, une éducation princière et un mari en guise de pavillon protecteur. On lui dénicha cet oiseau, d’ailleurs peu rare à l’époque, Nicolas d’Amerval sieur de Liancourt, veuf d’Anne Gouffier qui lui avait donné quatorze enfants!

Il se montra peu difficile, il accepta d’avance ce qu’on lui imposa. Quatorze enfants à nourrir, à pourvoir, à lancer dans le monde! Il eût pu dire comme le sergent de Molière: Frappez! Il consentit à n’avoir qu’un titre purement nominal, et s’engagea à ne point faire valoir ses droits. Mais quand on voulut faire prononcer une séparation basée sur une prétendue impuissance, il se récria. Un père de quatorze enfants! Ses voisins de campagne riaient à se tordre, les railleries pleuvaient dru comme grêle. L’officialité d’Amiens qui s’était emparée de la cause, bravait l’honnêteté dans un latin bizarre, et démontrait qu’il faisait nuit en plein jour. On avait bien trouvé un moyen de séparation, basé sur la consanguinité; Gabrielle était parente d’Anne Gouffier, la première femme. Malheureusement César de Vendôme vint au monde dans l’intervalle, il ne fallait pas qu’il pût et dût porter le nom d’Amerval, et la seule ressource, c’était une bonne et vigoureuse taxation d’impuissance contre le père putatif. Un habile homme, François Roze, doyen d’Amiens et official de l’évêché, se chargea de faire la lumière dans ce chaos. Après les constatations d’usage, il réputa Amerval froid et nul, imbecillem et frigidum, et pour l’empêcher de crier, on lui jeta un os à ronger: on lui fit remettre 8,000 livres soi-disant prêtées par lui au roi Henri IV, en lui abandonnant la terre de Falvy-sur-Somme qui valait au moins le double[48].

GABRIELLE D’ESTRÉES en 1595 environ
Crayon de la Bibliothèque Nationale

Cette situation de maîtresse avouée, que le roi conduisait aux camps, montrait à la cour, faisait de Gabrielle une véritable reine. Les peintres amoureux de l’astre qui se lève cherchaient à lui plaire par mille moyens. C’est Benjamin Foulon, employé par Henri IV aux armées, qui dessine César de Vendôme et signe même son travail afin que nul n’en ignore[49]. C’est François Quesnel, l’artiste en titre d’office dont les portraits du roi ont été gravés par Thomas de Leu, qui prend divers croquis de la jeune femme[50]. On s’accorde à la trouver ravissante, bien que le profil fût plus agaçant que fin. Guillaume du Sable chante en vers ses cheveux noirs

Qui ornent chaque temple,

Son beau et large front, ses sourcils ébenins,

Son beau né décorant et l’une et l’autre joue