Sur lesquelles amour à toute heure se joue,

Et ses doux brillants yeux deux beaux astres bénins.

Ces cheveux noirs sont blonds, dans les portraitures, le front est large, mais le nez descend un peu bas. Et si nous jugions la belle Gabrielle d’après les portraits gravés nous serions sévères. Foulon et Quesnel ne l’ont point épargnée non plus dans leurs crayons de la Bibliothèque nationale; ils lui donnent je ne sais quelle apparence de pulcinella qui pouvait être la beauté au temps de Henri IV, mais qui nous laisse plus froids à cette heure. Tous les copistes, les graveurs, les éditeurs ont redit à l’envi cette frimousse pointue et peu agréable. Mais au milieu de ce fatras un grand crayonneur inconnu nous a conservé la Gabrielle d’Estrées de la fin, celle qui avait cessé de plaire et qui se lamentait dans son particulier sur la frivolité des choses. Les traits sont beaux, mais l’œil s’est fatigué dans les pleurs. C’est celle que nous montrons ici, c’est la plus vraie, et assurément la plus belle en dépit des chagrins rongeurs; or c’est la seule portraiture que personne ne connaisse. Le nom si populaire de cette belle dame lui a d’ailleurs été funeste sur ce fait. Il n’y a pas de musée qui se respecte où l’on ne trouve couramment une femme décolletée, affublée de coiffures étranges, baptisée la belle Gabrielle. C’est aussi le cas de Diane de Poitiers et de Marguerite de Valois. Au fond il n’y a pas en France plus de dix portraits sérieux de la maîtresse de Henri IV, et la Bibliothèque nationale en conserve au moins sept pour sa part. Reste la médaille charmante ciselée par Guillaume Dupré, quand elle fut créée duchesse de Beaufort, qui nous découvre un profil allongé et fin comme celui d’une dame du XVIIIe siècle[51].

Quand Zamet l’eut empoisonnée, dans un repas donné en son honneur, elle fut transportée dans la maison du doyen de Saint-Germain l’Auxerrois, où elle recevait le roi d’ordinaire. Sauval, qui écrivait au milieu du XVIIe siècle, avait connu des vieillards qui la virent exposée sur un lit de parade dans la grande salle, revêtue d’un manteau de satin blanc. Son pauvre visage, bouleversé par les philtres subtils de l’Italien, était resté noir après la crise horrible qui l’avait terrassée. On la porta à l’abbaye de Montreuil-sous-Laon, où on lui éleva un mausolée. Elle est représentée, sur le bas-relief de marbre, dans la pose nonchalante et reposée des dames romaines; sa main gauche soutient sa tête, sa droite laisse échapper un livre de prières. A la voir ainsi tranquille et presque souriante dans son merveilleux costume, on la prendrait pour une princesse un instant assoupie et qui va se lever tout à l’heure[52].

Telles furent ces «grandes» que Brantôme a toutes adorées et qu’il a si maltraitées dans sa langue impudente. Est-ce à dire qu’il n’y ait jamais eu d’exception, même dans ces temps, et que les plus honnêtes dames ou princesses se puissent toujours mesurer à cette aune spéciale? Il y en a au moins une,—une seule peut-être,—qui a bravé les langues acérées, les inventions, les calomnies, une qui a su résister au plus galant des princes, à Henri IV lui-même, qui a quitté son nom pour ne pas être confondue avec Gabrielle d’Estrées, et qui a mérité d’être nommée dame d’honneur sans mensonge ni duperie. Elle se nommait Antoinette de Pons dame de Guercheville; elle était fille d’un demi-huguenot, Antoine de Pons, comte de Marennes, et de la belle Montchenu, «une des plus diffamées demoiselles de France», au dire de Théodore de Bèze. Elle avait épousé très jeune Henri de Silly, comte de la Rocheguyon, dont elle resta veuve de bonne heure, et même à la cour de Henri III, au milieu des séductions et des offres de tous genres, parmi les corruptions infinies, elle garda sa sérénité hautaine, non point prude assurément, car elle savait rire à l’occasion, mais enjouée à la fois et retenue, au grand étonnement des autres.

Un jour, en 1578, elle fut reine de la fève. Henri III la conduisit à la messe à la chapelle de Bourbon, «désespérément brave, frisé et gauderonné», suivi de ses mignons vêtus de soie et de perles. C’est même à cette occasion que Bussy d’Amboise fit une sortie insolente contre tous ces freluquets; il arriva en costume très simple suivi de valets habillés d’or. «La saison est venue, dit-il, que les bélistres seront les plus braves[53]

On dit que Henri IV, au retour de la bataille d’Ivry, passa par la Rocheguyon et fut reçu par la jeune comtesse. C’était une blonde aux yeux éveillés et moqueurs, aux grands sourcils arqués et francs, aux lèvres pincées. «Plus de calcul que de passion», eût dit un deviseur. Un peintre l’a crayonnée dans son costume de cour avec ses affiquets, ses collerettes, ses colliers, son attirail de femme à la mode[54]. De prime-saut, le roi fut frappé de cette grâce réservée, et tandis que Loménie, son secrétaire, se laissait brûler aux yeux d’une suivante de la dame, Henri s’emporta dans sa passion naissante jusqu’à signer de son sang une promesse de mariage. C’était sa manière à lui de faire sa cour, et elle trouvait peu d’insensibles. Mme de Guercheville lui rit au nez très gentiment, et l’assura que jamais elle ne consentirait à une pareille folie; que pour l’accointance passagère il y fallait moins compter encore. Henri n’en revenait pas, pas plus qu’il ne comprit plus tard sa cousine Catherine de Rohan, refusant son alliance dans des conditions semblables avec une crudité de langage extraordinaire.

ANTOINETTE DE PONS, Marquise de Guercheville
Crayon attribué à Fr. Quesnel