I.

Comment les dames de Brantôme nous ont laissé leurs portraitures et quelques détails sur leurs peintres, leurs modes, leurs goûts et leurs plaisirs.

Imaginez une cour créée de toutes pièces, une société polie de jeunes seigneurs et de belles filles succédant à la maison pleine de sévérité et de pruderie de la reine Anne de Bretagne, quelque chose comme une envolée joyeuse d’amourettes et d’adolescences laissées la bride sur le col, encouragées même par le nouveau maître, c’est, à ne rien exagérer, l’abbaye de Thélème, la cour du roi François Ier de Valois-Angoulême. Et parmi ces têtes folles, les nouveaux venus des lettres et des arts, poètes diseurs de riens charmants, peintres accourus d’Italie, dessinateurs descendus des Flandres, qui ne chômeront point dans le brouhaha des fêtes; ceux-là occupés à chanter les déesses du jour sur le rythme doux des odes latines ou françaises, ceux-ci chargés de les peindre dans leurs allégories décoratives, d’autres désignés pour en conserver les traits dans des esquisses rapides.

Et bientôt l’envie naîtra chez «un chacun» de garder par devers soi les visages charmants dont tout le monde parle; les provinciaux exilés, les heureux même vivant à la pleine lumière de la cour, tiendront à honneur de former des cahiers où le peintre favori jettera ses croquis. Pastels légers, périssables, œuvres à peine caressées, surprises à la hâte dans une cérémonie, parfois copiées sur d’autres plus anciennes, embellissant ou déformant le modèle, tous ces crayons, comme on disait, se répandirent à travers le monde. Ce fut un engouement irrésistible. Les plus délicats joignaient à ces figures un peu mornes, un peu trop posées, quelques devises à la mode du jour redisant les vices ou les vertus du personnage. Une légende depuis colportée [1] attribue au roi François lui-même la première idée de ces facéties. Hélène de Hangest-Genlis, femme du grand maître de Boisy, son précepteur, s’était mise à dessiner, elle aussi, la bonne dame, comme un simple homme de mestier. Elle avait ainsi réuni dans un album les gens célèbres du temps, depuis la grand’sénéchale, la belle Diane de Poitiers, alors dans tout l’éclat de ses vingt ans, jusqu’à Marguerite de Valois, sœur du roi, et plusieurs autres beautés célèbres. Agnès Sorel même, prise sur quelque travail ancien, apparaissait parmi les autres comme un motif de comparaison, avec sa calotte emboîtant la tête et son gros nez de fille plantureuse. Ému à la vue de la maîtresse royale, après s’être longuement extasié sur cette figure d’autrefois, François Ier—qui jouait au poète comme Mme de Boisy au peintre,—aurait écrit au bas le quatrain célèbre:

Gentille Agnès plus de los tu mérite

La cause estant de France recouvrer...

Cet album inimitable, ce cahier merveilleux existe encore; on y retrouve la belle Agnès, le quatrain, la grand’sénéchale, tout le monde; il est à la bibliothèque Méjanes d’Aix en Provence. Et parlant de lui, je me prends à regretter mon scepticisme; je déplore de ne point accepter pour authentique la charmante histoire que je viens de conter, tout en notant pour ce qu’il vaut le très curieux recueil, le plus ancien, le mieux conservé qui soit. Mais s’il nous était montré d’une façon péremptoire que le roi l’a vu chez Mme de Boisy, qu’il en tourna les feuillets et y écrivit ses réflexions sur les dames ou les seigneurs de son temps, il marquerait pour nous l’origine incontestable des crayons. Nous n’irions pas jusqu’à en donner l’honneur à la dame dont nous parlions; ces jeux n’étaient ni de son temps, ni de son sexe, mais pourquoi ne les reporterions-nous pas à ce Pierre Foulon, natif d’Anvers, dont les comptes nous ont gardé la mention, et qui travaillait en 1538, chez le fils de Mme de Boisy[2]? L’hypothèse n’a rien que de vraisemblable en soi, elle serait corroborée par ce fait que Foulon fit tige d’artistes, entra dans la famille des Clouet et laissa un fils aussi crayonneur et non moins médiocre que lui-même, dont nous aurons occasion de dire un mot tout à l’instant.

Pourquoi faut-il ne procéder que par peut-être en ces matières? Il semble qu’un immense dédain ait enseveli à jamais le nom de ces hommes; eux-mêmes ne se considéraient guère plus que ne faisaient les maçons ou les menuisiers. Le pastel était une des branches de leur industrie; ils exécutaient la peinture sur panneaux,—sujets ou portraits,—le moulage sur nature après décès, le modelage; rien ne les rebutait; on les voyait enluminer des livres imprimés, peinturlurer des statues, mettre en couleur des piliers de cathédrale. De l’exquise finesse au vulgaire brossage, de la table du miniateur à l’échafaudage du plâtrier, ils allaient partout sans murmure. Jean Fouquet, l’artiste merveilleux et sublime, la gloire de l’école française du XVe siècle, coloriait les armoiries nécessaires aux fêtes de la ville de Tours, et dans l’intervalle composait un étourdissant chef-d’œuvre pour les Heures d’Étienne Chevalier, ou l’histoire des Juifs de Josèphe. Cent ans plus tard, rien n’était changé, et au temps où nous voici, les peintres sont demeurés les gens de métier modestes et tranquilles qu’étaient les vieux. Quand ils s’essayent à décrire dans leurs pastels les beautés à la mode, ils font une besogne commandée, une œuvre officielle, et ils quittent la palette pour les crayons, comme ils abandonneront ceux-ci pour autre chose encore.

Ces hommes humbles et soumis viennent des Flandres; les Italiens, engoués de leurs formules hiératiques, amenés à grands frais pour composer des histoires singulières sur les murailles des châteaux, se fussent difficilement condamnés à la portraiture. Les artistes du Nord au contraire, moins idéalistes, recherchent volontiers la nature. Descendants de Van Eyck ou de Memling, ils impriment à la figure humaine la hautaine sévérité, et le regard abstrait des poses prolongées. Méticuleux à l’excès, ils fouillent le détail, précisent les joyaux, festonnent les dentelles avec un soin ingénieux et une délicatesse infinie. C’est le moyen le plus sûr de plaire aux dames, ils le savent, et les moins habiles jouent de ce procédé à défaut d’autre chose. Peu à peu leur manière spéciale s’affinera au contact des élégances françaises; ils seront moins durs, moins précis; les carnations flamandes d’abord imposées par eux à leurs modèles laisseront la place aux fraîcheurs moins excessives de nos contrées. Au bout de vingt ans de séjour ils auront oublié les leçons de leurs maîtres du Nord et seront devenus eux-mêmes; Jean Clouet à Paris et à Tours, Corneille de la Haye à Lyon, pour ne nommer qu’eux, créeront un genre, je n’ose dire une école, où leur génie trouvera des inspirations splendides. Mais ils ne savent que le portrait, l’imagination leur fait défaut pour les inventions compliquées. Autant ils analyseront une physionomie dans ses plus infimes recoins, mieux ils sauront dire le regard, le sourire, moins ils chercheront à paraphraser sur les conventions hiératiques des Italiens. Qui bénéficia de ces moyens particuliers? Ce furent les belles et nobles femmes des cours royales, les plus honnêtes suivant le mot, c’est-à-dire celles-là dont la chronique avait le plus à dire, les reines ou les maîtresses, femmes ou damoiselles. Elles sont venues jusqu’à nous parfois bien désillusionnantes, conservées par ces gens qui ne comptaient pas pour elles, et qui leur ont donné la seconde vie humaine, celle de la postérité.