«Il suffist que ce soit un créon pour avoir plus tost fait», disait Catherine de Médicis. C’est cette presse qui amena l’emploi des pastels, et fit peu à peu tomber la peinture. Les femmes de cour trouvaient-elles jamais l’heure de poser devant un peintre? A peine levées elles saluent la reine, s’occupent de leur office, assistent à l’habillement; elles dînent, vont à la promenade, soupent, changent dix fois de toilette, courent sans cesse, babillent sans relâche. Le temps de demeurer immobile ne se rencontre jamais. Si l’artiste est chargé par un amoureux de dessiner sa dame au passage, il est posté dans un couloir, arrêté sur un escalier, caché derrière une tapisserie; il surprend plus qu’il ne prend. Quand il est connu on lui accorde quelques instants, il doit saisir l’occasion sans y faillir en rien; la moindre faute vue et revue par cent yeux indiscrets et gouailleurs, commentée et augmentée par des bouches malignes, serait le signal de sa perte. Pour peu que la qualité de ces esquisses dénote «la peinture d’après le vif», c’est-à-dire sur nature, elles nous donnent toute confiance. Si la ressemblance leur eût manqué, les remarques écrites eussent tombé dru comme grêle: Mieux contournée que paincte; Plus belle à voir s’elle estoit céans; Belle face et meschant créon, et autres pointes, signal définitif de la déchéance du malheureux crayonneur.
Mais l’engouement ne s’en tint point à ces œuvres modestes et faciles, la mode élargit le cercle. Les cahiers de crayons, d’abord destinés à la curiosité, servirent à composer des travaux durables; ils devinrent plus simplement des recueils où les émailleurs, les miniaturistes ou les graveurs pouvaient trouver sans peine les éléments d’une commande officielle. Quand la reine Catherine de Médicis ordonne à son orfèvre de lui préparer une série de médaillons pour la duchesse de Savoie, sa belle-sœur, elle ne prend aucun soin de fournir à l’artiste les portraits demandés[3]. Celui-ci consultera ses albums anciens, il y découvrira que bien que mal les ressemblances du roi François, de Henri II, de la reine Claude. Et ce sont ces besognes de pratique, ces misérables copies de copies, ces assemblages bizarres de gens, de temps et de costumes divers, que nous retrouvons en grand nombre aujourd’hui à la Bibliothèque nationale, au Louvre, chez les particuliers. L’art n’a que faire de ces figures, mais l’histoire ou la chronique trouvent parfois leur compte au milieu de ce fatras.
Par contre les peintres arrivés, les maîtres du genre, François Clouet pour ne parler que de lui, composèrent eux aussi des albums de crayons, des études sur nature destinées à des esquisses peintes, à des panneaux définitifs; mais ils ne les répandaient pas. C’étaient leurs archives, et à ce titre ils les gardaient chez eux pour pouvoir les reprendre en temps opportun. Peut-être la Bibliothèque conserve-t-elle aujourd’hui un de ces albums inimitables, celui auquel nous empruntons la plus grande partie de nos dessins, et que nous cherchions à identifier autrefois par des rapprochements et des comparaisons[4]. Une chose paraît acquise, c’est que ce livre passa aux mains de Benjamin Foulon, neveu de François Clouet, qui l’annota et mit sur les pages restées blanches des esquisses de sa façon singulièrement différentes des autres. Entre les belles dames choisies parmi les duchesses et les reines, François Clouet nous a gardé la physionomie enjouée d’une rivale modeste, cette Élisabeth Duval que des mentions partout éparpillées nous signalent comme un crayonneur célèbre. Et pourtant il faut renoncer à mettre son nom sur une œuvre quelconque, pas plus qu’on ne saurait montrer une esquisse indiscutable de ses contemporains, des Quesnel, de Caron, de Clouet lui-même. Un seul d’entre eux a signé, signé une fois, c’est Benjamin Foulon; mais son médiocre talent, la touche pénible à la fois et enfantine de son procédé lui assignent une bien petite place dans l’École française.
Cette éclosion formidable de portraitures amena la satiété vers la fin du siècle. Ceux-là même qui avaient le plus recherché les effigies de leurs contemporains les délaissèrent. Les œuvres se banalisaient. Pierre de Lestoile, si curieux de ce monde «fraisé et gauderonné» de la cour des Valois, abandonne à Gabriel de Cerniolo, peintre italien, tout un lot de portraits pour quarante livres. Et il n’en a aucun regret: «Encore que je sçache, dit-il, que ces vieilles portraictures m’ont cousté bien davantage, si voudrois-je m’estre deffaict de tout le reste que j’en ay à pareil pris, tant pour l’affaire que j’ai d’argent, que pour l’inutillité de telle marchandise qui va tous les jours au rabais.»
Si l’on s’ingénie à mettre un peu d’ordre dans ces éléments disparates, les plus naïfs savent encore nous intéresser. Un véritable artiste les dédaignerait, l’historien les interroge avec joie. Souvent même les plus innocents crayons sont ceux qui nous racontent le mieux le vieux temps, qui nous conservent le ragoût des choses. Voyez les dames de François Ier dans les collections de la Bibliothèque nationale! Elles paraissent forgées sur le même moule. Coiffées de bandeaux, et du chaperon à templette enserrant la tête comme un diadème plat, uniformément placées, pareillement souriantes, décolletées de même, elle se ressemblent toutes; n’était la lettre mise au bas, on les prendrait les unes pour les autres. Mais à les fréquenter, chacune conserve son caractère propre et sa vie; le pastel effacé par le frottement des siècles laisse apparaître les personnalités; telle sourit, telle autre boude. Celle-là porte droite sa tête hautaine, celle-ci se montre bonne fille et joyeuse amie. Sans doute nous nous étonnons de certaines réputations de beauté, même la belle Diane de Poitiers n’est pas sans nous donner quelques regrets; mais à descendre au fond des choses nous voyons que le vieil artiste ne nous trompe pas; il parle en franchise avec la simplicité d’un âme candide, et nous arrivons à comprendre combien le beau est chose variable. Sous Charles VII le gros nez d’Agnès Sorel était la distinction suprême; sous Louis XII le front bombé de la reine Anne marquait la supériorité; sous François Ier, la chair opulente triomphe. Et d’année en année le portrait note ainsi les fluctuations de la mode et les préférences officielles. Quelque jour Éléonore d’Autriche apportera d’Espagne les résilles castillanes que les Françaises adopteront; plus tard, Catherine de Médicis imposera son béguin de veuve, Marguerite de Valois—la reine Margot—inventera mille coquetteries aussitôt suivies et répandues. Aux échancrures égrillardes des corsages succéderont les emprisonnements pudiques. Des collerettes enfermeront le col, soulèveront le menton. Au temps de Margot les larges et opulentes poitrines ne sont plus de grâce, on les claquemure dans des armatures de fer ou de bois, on les écrase. C’est la torture, le carcan, mais le corps est délicieusement «espagnolisé», arrondi en cornet pointu. Parfois en ouvrant un cadavre Vésale rencontrait les côtes chevauchant les unes sur les autres, en suite de ce supplice monstrueux, mais qu’importe! Pas une coquette n’eût consenti à mettre de côté son buste de fer; il fallait qu’un corps de guêpe émergeât tout à coup des jupes très amples, que les vertugades ou paniers parussent de larges tonneaux. Quant à l’ajustement des cheveux, il se montre plus extraordinaire encore. Perruques moutonnées, poupinées, teintes en blond d’or, relevées en arcelets, frisottées, chargées de pierreries, d’escofions et de chaperons, tout se porte et se supporte. Le visage est peint au blanc, passé au rose, enfermé la nuit dans des masques de velours noir; aux oreilles, les perles ou les pendeloques macabres; au col, les chaînes d’or, les carcans de joaillerie et d’orfèvrerie; et quand les fraises raisonnables auront fait place aux incroyables fantaisies du règne de Henri III—quand on devra faire des cuillers spéciales pour manger le potage par-dessus ces «gauderons» forcenés—plus rien ne demeurera de la belle ordonnance des modes françaises du précédent règne. Ce sera là pourtant l’époque choisie par Brantôme comme le critérium du goût: «Vénus n’avait été si belle autrefois, disait-il, que pour s’être délicatement accoutrée.» Aussi mieux valait la reine Margot dans son brocart d’or, que non pas mille autres dames ou princesses en la nudité des déesses. Bien plus, elle surpassait les belles Romaines, les Grecques, la mère de Cupidon elle-même, et cela pour savoir s’affubler d’un chapeau de soie à aigrette, d’un corsage rond, d’une large collerette, d’une perruque rousse et de vertugades immenses!
Les artistes nous les ont gardées ainsi et montrées telles quelles dans leurs atours sans y rien changer. Au temps du roi François, c’est Jean Clouet le père, dit Janet, c’est Pierre Foulon, c’est le vieux Robinet qui nous décrivent leurs épaules arrondies, leurs bonnes figures françaises un peu communes, leurs bouches épaisses et leurs nez retroussés. Puis ce seront Pierre Pilaty, Jean Scipion, peintre de la reine Catherine, Nicolas Denizot, crayonneur et miniaturiste chanté par Ronsard, François Clouet, le plus grand artiste et le plus complet du siècle, Corneille de La Haye, qui avait pris la cour entière à son passage à Lyon[5], les Duval, les Dumonstier Côme et Étienne, les Quesnel père et fils, Jean de Court, successeur de Clouet, Benjamin Foulon et autres qui nous montreront les filles de Catherine de Médicis, les maîtresses royales, les héroïnes de la chronique scandaleuse, les femmes de la Ligue, et jusqu’aux tard venues du siècle, Mme d’Estrées et sa fille, la belle Gabrielle, duchesse de Beaufort. Celles-ci se sont affinées; deux générations ont passé qui ont laissé leur empreinte polie, Brantôme les explique à sa fantaisie: «Quant à nos Françaises, écrit-il, on les a vues le temps passé fort grossières... mais depuis cinquante ans en ça elles ont emprunté et appris des autres nations tant de gentillesses et mignardises, d’attraits et de vertus, d’habits de belles grâce et lascivetez, ou d’elles-mêmes se sont si bien estudiées à se façonner, que maintenant il faut dire qu’elles surpassent toutes les autres en toute façon, et ainsi que j’ay ouy dire mesme aux estrangiers, elles valent beaucoup plus que les autres.»
Mais au milieu d’elles toutes quelles sont les plus honnestes, c’est-à-dire, hélas!—entendez bien le mot, lecteur,—les plus hardies, les plus habiles, les plus audacieuses sur le fait, les moins scrupuleuses, les moins timides? Ce sont les dames de la cour de France, petites ou grandes, grosses ou maigres. Pourvu que le scandale ne soit point trop fort et ne dégénère pas en esclandre, les yeux les plus clairvoyants se ferment, les Catons eux-mêmes baissent le chef sans murmure. «L’on voit dans un bal un amant déclaré se tenir à genoux devant sa dame et avoir soin de lui agréer par sa bonne mine et par ses discours étudiés. Les autres qui, pour certains respects ne peuvent parler à celles qu’ils aiment et dont ils sont aimez se contentent du muet langage des œillades[6].» Malheureusement on s’arrête rarement en si beau chemin, et les mécomptes ne sont pas rares; les portraitures sont parfois de gênants témoins pour les investigations malignes des courtisans en bonne gaîté. Brantôme a sauvé,—du moins il le prétend,—la reine d’Espagne d’une honte, car «elle avait une poussière en sa flûte» comme on dit, et les infantes ressemblaient à tout autre qu’au roi Philippe II. Et pourtant lui, le brave Gascon, de s’écrier que jamais plus enfant ne fut la miniature de son père, et de s’extasier à bon escient, sachant quel office il rendait à la petite reine effrayée[7]; car tous ces princes étrangers, venus se pourvoir d’épouses agréables en France, n’étaient pas sans crainte pour leur couronne; Ferdinand de Médicis, marié à Christine de Lorraine, appela à son aide les plus habiles médecins de son duché, devant que de risquer la partie définitive; ceux-ci ne trouvèrent que tout bon et tout honnête, mais combien ils eussent été sots de soutenir le contraire.
Et d’ailleurs les femmes de la cour, les princesses, les duchesses, les baronnes sont-elles seules à mener le branle? Brantôme rit à merveille de ces Méridionaux obtus qui, de son temps, eussent refusé de prendre une fille du Nord. Au delà du Port-de-Pile, en Poitou, plus rien n’était sûr pour eux à cause de la Touraine, du Blaisois et de l’Ile-de-France. Pauvre gens idiots! comme si la marchandise en question eût été plus rare aux rives de la Garonne! comme si dame Vénus n’habitait pas «jusque dans les cabanes des pastres et giron des bergères voire des plus simplettes!» Il en sait quelque chose, et s’il ne nomme pas les coupables ou les victimes de par là, ce n’est pas l’envie qui lui en manque.
Claude Hatton, le curé de campagne qui nous a laissé de curieux mémoires sur les mœurs de son temps[8], s’en prend à la cour du débordement croissant du luxe et de la bonne chère: «Il n’estoit question en France que de danser, jouer, gaudir et prendre bon temps, tant à la court du roy, des princes, que ès villes et villages.» Les ducs imitent les rois, les simples seigneurs jouent les princes, les bourgeois singent les gens d’épée. Tel hobereau, qui peut à grand’peine maintenir son train et relever les murs croulants de son castillon, se fait peindre en grand costume de soie, en pourpoint à crevés comme un gentilhomme de la Chambre. Ce sont ces inconnus majestueux, ces anonymes condamnés à l’oubli, qui font aujourd’hui le désespoir des archéologues. A les voir ainsi, plus braves que des Montmorency, on s’ingénie à leur chercher un état civil; leurs armoiries, le nom inscrit dans les marges de leurs portraitures font douter de l’attribution; les moins entreprenants d’entre les érudits modernes les décorent parfois de titres sonores et les baptisent magnifiquement. Le musée de Versailles abrite une légion de ces parvenus posthumes, qui doivent à leur bonne mine et à leur habit de passer pour des la Trémoille ou des d’Harcourt, tandis que leur modeste origine a seule pu les sauver du désastre. Les dames, plus que les hommes encore, ont bénéficié de leurs ajustements. Quelle tentation de reconnaître Diane de Poitiers dans une belle femme à nez droit! Quelle envie de retrouver Gabrielle d’Estrées dans une damoiselle à cheveux frisés et à collerette en éventail! Les meilleurs esprits ne résistent pas à aider l’histoire en pareil cas, et nous vivons un peu sur ces fantaisies.
En ce qui concerne les artistes on est allé plus loin encore. Toutes les peintures du XVIe siècle représentant des personnages des règnes de François Ier, de Henri II, de Charles IX, de Henri III, et même de Henri IV sont attribuées à Clouet dans les inventaires. A lui seul ce prodigieux travailleur, cet infatigable portraicturier eût mis la France entière sur toile ou sur panneau, en quatre-vingts ans de labeur soutenu. Les dates ne font rien à la chose, et on ne cherche pas à comprendre comment un artiste, autrefois occupé à peindre les héros de Pavie, Tournon, Bonnivet ou la Trémoille, dans le premier quart du siècle, eût conservé assez de souplesse pour nous montrer le Béarnais dans son âge mûr. C’est un peu ce qui arriverait si l’on donnait à Isabey ou à Prudhon les portraits exécutés par Bonnat ou par Cabanel.