La vérité c’est qu’il y eut deux Clouet, le père et le fils, comme il y eut deux Foulon, trois Quesnel et quatre Dumonstier. Voilà déjà bon nombre d’aides qu’on ne connaît pas assez et qui eurent aussi leur réputation et leur gloire. En y ajoutant Corneille de la Haye, les Duval, Jean de Court, Caron, et ceux que nous nommions avec eux tout à l’heure, on peut s’expliquer sans peine les innombrables œuvres si différentes d’aspect, de main, d’époque et de mérite que renferment nos musées. Jean Clouet, le père, travailla surtout à la cour de François Ier et mourut avant ce roi[9]. Son fils, François, hérita de sa charge et du sobriquet familier de Janet que lui donnaient les grands. Quand il mourut, en 1572[10] Henri III n’était pas encore arrivé au trône; c’est donc une erreur que de lui faire honneur des panneaux représentant les mignons du roi, la reine Louise de Lorraine, les ligueurs ou les contemporains de Henri IV. Sous Henri III, c’est Jean de Court qui tient la place; après lui, ce sera Antoine Caron, les Dumonstier, les Quesnel et Benjamin Foulon. Et si grand qu’ait été François Clouet, si connu qu’il soit, je n’oserais lui attribuer une seule portraiture sans réserve; il y a des présomptions, des probabilités sérieuses en sa faveur, mais pas de preuve indiscutable.
J’avais lu qu’un album de crayons, annoté par Brantôme, avait passé sous les yeux du collectionneur Mariette, vers le milieu du dernier siècle. Brantôme écrivant ses impressions sur des portraitures! Je m’étais imaginé que si cette pièce rarissime réapparaissait jamais, elle nous apporterait les révélations les plus piquantes, peut-être même des renseignements inédits. Brantôme avait une démangeaison d’écrire; il n’eût point manqué de noter chaque personnage, de fournir quelque anecdote sur lui, de le décrire. Comme le recueil avait disparu en Angleterre, je m’étais demandé si les crayons de Castle Howard, avec leur écriture particulière, longue et hâtive, n’étaient point cause d’une méprise de Mariette, et s’il n’avait point voulu parler d’eux dans la note citée à ce sujet. Depuis, le cahier a été heureusement retrouvé, et les appréciations de Mariette sont sur la première page. «Ce recueil... a appartenu sans doute à Brantôme; ce qui me le fait préjuger, c’est que plusieurs des inscriptions sont écrites de sa main; je m’en suis assuré par la confrontation que j’en ay faite avec un manuscrit authentique tout corrigé de la main de ce célèbre écrivain.» Malheureusement le conteur, ordinairement si prolixe, s’en serait tenu à la sèche énumération des noms, ce qui me fait croire à une erreur de Mariette. Et puis, si je n’ai point vu le cahier aujourd’hui conservé à Liverpool[11], je puis bien dire qu’on y rencontre surtout des gens inconnus à Brantôme, même des seigneurs du XVe siècle tels que Montaigu exécuté à Montfaucon et le maréchal Pierre de Rohan. François Ier, Claude de France, Louise de Savoie, Bonnivet, tué à Pavie, Mme de Canaples, sont pour lui des ancêtres. A peine Diane de Poitiers représente-t-elle ses contemporains immédiats. Il y a, toutefois, une preuve plus forte contre l’attribution, c’est qu’on voit, dans le nombre, des femmes du règne de Louis XIII; Brantôme était mort depuis longtemps.
Laissons donc une bonne fois cette question du cahier de portraitures possédé et annoté par Pierre de Bourdeille, qui a tourmenté nombre d’écrivains spéciaux depuis trente ans en çà. Mariette, amateur de gravures, n’était point un déchiffreur impeccable d’écritures. Contentons-nous de chercher ailleurs les gracieuses figures des femmes de Brantôme. Il y en a, et de telles, que le brave seigneur n’en eût su posséder de meilleures, ni de plus authentiques.
II.
DIANE DE POITIERS.
De quelques «belles et honnestes» princesses, grandes dames et damoiselles, de leur vie et de leurs portraits.