DIANE DE POITIERS en 1537
Crayon de la Bibliothèque Nationale copié d’après Jean Clouet, le père

C’est une physionomie toute de convention dans l’histoire de France que celle de la maîtresse de Henri II. Les légendes se sont formées sur elle de son vivant même, se sont grossies et sont venues jusqu’à nous, augmentées de jour en jour par mille fantaisies singulières. Un sculpteur de son temps, Jean Goujon, nous la montre dans la splendeur idéale d’une déesse antique; Brantôme, qui l’avait connue, la proclame une beauté merveilleuse, et, avec la passion qu’il mettait dans ses descriptions, il laisse entendre que cette charmeuse avait su tirer son père du plus mauvais pas qui soit, de l’échafaud où l’avaient entraîné ses accointances avec le connétable de Bourbon. De nos jours, Victor Hugo, enchérissant sur cette donnée, la prostituait toute jeune encore,—et jeune fille, s’entend—à François Ier; il cherchait par une habile transposition à rendre sympathique le Saint-Vallier hâbleur, poltron et traître de l’histoire au détriment du roi.

Ce sont là jeux de poètes dont on a fait depuis longtemps justice[12]. Au temps où Jean de Poitiers, sieur de Saint-Vallier, embrassait la cause de Charles de Bourbon, Diane était mariée depuis neuf ans au grand sénéchal de Normandie, Louis de Brézé, petit-fils de Charles VII et d’Agnès Sorel par sa mère Charlotte, bâtarde de France. Quand elle épousa le grand sénéchal, elle n’avait pas quinze ans, étant née en décembre 1499, et François Ier n’était pas encore monté sur le trône. A supposer que la belle Diane eût cherché, dix ans plus tard, à sauver son père de la peine capitale par les moyens spéciaux dont parle Brantôme, elle agissait à bon escient et non contrainte ni forcée par les circonstances. Malheureusement la lettre de rémission royale en faveur du condamné portait le nom du mari de Diane lui-même; c’est à la prière de Louis de Brézé que Saint-Vallier dut sa grâce.

Toutes les histoires racontées à ce propos tombent d’elles-mêmes devant le fait. Qui ment sur un point peut aussi bien fausser le vrai sur un autre, et nous rejetterons comme apocryphe la prétendue exclamation de Saint-Vallier apprenant sa commutation de peine, que Brantôme nous a conservée dans sa forme gauloise. Le bon homme avait eu trop peur pour faire de l’esprit en pareille occurrence; il se contenta de baiser l’échafaud par trois fois, comme fou de joie, et rentra dans sa prison.

Jean Goujon a joint son mensonge artistique à ces légendes bizarres, pour nous égarer sur les traits de Diane de Poitiers, comme d’autres nous trompaient sur ses mœurs de jeunesse. Le type de Diane chasseresse a été tenu pour authentique; les peintres, les graveurs l’ont copié à l’envi depuis trois siècles; aujourd’hui même encore, cette femme nue au corps svelte, au visage invraisemblablement régulier, est reprise à chaque instant par les sculpteurs en quête de reconstitutions, c’est le thème officiel. Et pourtant, jamais effigie ne trahit la vérité avec plus de sans-gêne. Ceux qui prétendent que le corps fut moulé directement sur celui de la sénéchale nous la baillent bonne! Diane de Poitiers, c’est le triomphe de la chair, la Française du XVe siècle, un peu Flamande de carnation, robuste d’aspect, assez vulgaire de physionomie, un type de paysanne madrée et plantureuse. En lieu de ce profil droit inventé par l’artiste, des lignes moins correctes, un front large, un nez légèrement retroussé, une bouche sensuelle et franche. Ses cheveux sont blonds:

Cheveulx dorez, rayans sur le soleil

Si très luysans qu’ils font esblouir l’œil

Qui les regarde et les voit coulourez

Non pas d’or fin, mais encor mieulx dorez

De je ne sçais quelle couleur divine