Que vous donne?

Vous n’eustes, comme j’entends,

Jamais tant d’heür au printemps

Qu’en automne!

Elle est encore fraîche et agréable, mais elle a recours aux artifices italiens pour conserver son teint rose et ses joues rondes. Brantôme prétend qu’elle buvait des bouillons d’or pur; d’autres soutiennent qu’elle avait des philtres spéciaux, des herbes magiques. Le poète Vulteius, inféodé à son ennemie terrible, la duchesse d’Étampes, maîtresse de François Ier, l’appelle «la Poitiers, vieille femme de la cour» et lui décoche en latin cette épigramme sanglante: «Tu es folle de te peindre le visage, de te mettre de fausses dents, de cacher la neige de ton poil sous un cheveu rapporté dans l’espoir de tromper la jeunesse.» Quant à Mme d’Étampes, elle dit négligemment: «Je suis née l’année où Mme la grand’sénéchale s’est mariée», ce qui était d’ailleurs absolument faux.

Mais si conservée et agréable qu’elle fût, quand même son hiver, suivant Brantôme, eût valu «plus certes que les printemps, estez et automnes des autres», elle donnait mal l’idée de la Diane fine, distinguée, sortie du ciseau de Jean Goujon. Quand Henri II fut monté sur le trône, et qu’il l’eut faite duchesse de Valentinois, on frappa une médaille en son honneur. Quelle désillusion! Une commère grasse, replète, lourde, une figure banale et flasque, une duègne en un mot, qui ne saurait plus tromper personne. Les moins prévenus cherchent à comprendre quelle faiblesse tient le roi pour lui faire préférer cette femme de quarante-neuf ans, cette vieille coquette, cette grand’mère, à la reine Catherine de Médicis si désirable et si bien en point. On la croit maîtresse d’un charme, d’un talisman, et de Thou se fera plus tard l’écho de cette niaiserie. Quant à la reine, en bonne Italienne, elle suppose que Satan se mêle à l’histoire, qu’il est le serviteur très humble de la duchesse. Et elle sait à quoi s’en tenir sur l’amour du roi. Un jour, raconte Brantôme, la cour étant à Saint-Germain et la grand’sénéchale ayant son appartement au-dessous de celui de Catherine[14], celle-ci fit un trou au plancher pour assister aux ébats de Henri II et de sa maîtresse. La pauvre délaissée en vit apparemment plus qu’elle n’eût voulu, car elle se releva les larmes aux yeux, et se prit à sangloter et à maudire cette créature si heureuse au prix d’elle!

Arrivée au faîte de la puissance, la grand’sénéchale eut ses artistes spéciaux, ses peintres attitrés qui prodiguèrent ses effigies. Par une singulière anomalie, ses portraitures sont toutes antérieures à sa période d’influence, ou postérieures à elle. J’ai cité la plus ancienne, celle du recueil d’Aix; celle que nous donnons ici vient après, comme aussi celles de la collection Lallemand de Betz à la Bibliothèque nationale, celle de la Bibliothèque des arts et métiers (Me 3, vol. I, fol. 6), celle de Castle Howard, en Angleterre, publiée par lord Ronald Gower (French portraits, I, fol. 76). Tous les autres nous montrent Diane dans le costume de veuve qu’elle adopta à la mort de Henri II, avec le béguin sur le front, et ce corsage noir «en soye tousjours, assurait Brantôme, affin qu’elle peust mieux adombrer et cacher son jeu. Et y paroissoit plus de mondanité que de refformation de veufve, et surtout monstroit tousjours sa belle gorge». Un crayon de Castle Howard la représente ainsi[15] (French portraits, I, 39), mais elle n’a rien gardé de ses fleurs printanières, son front s’est ridé, ses yeux se sont plissés, de longs sillons creusent les joues; c’est une vieille belle qui n’a plus guère conservé que ses épaules et se raccroche à cette branche suprême de la splendeur passée.

Elle mourut en 1566, «aussi belle, aussi fraîche et aussi aimable comme en l’âge de trente ans». Mais Brantôme qui donne, par politesse pour les filles, cette entorse énorme à la vérité, ne l’avait guère vue que préparée, émaillée, poudrée et gauderonnée comme une enseigne de coiffeur. Les ennuis avaient laissé leur trace ineffaçable. A la mort de Henri II, elle s’était enfuie, chassée de la cour, en grand danger de malheur pour elle. Tavannes voulait qu’on lui coupât le nez, ce qui était excessif, d’autres qu’on l’emprisonnât, ce qui ne l’était pas moins. Mme la grand’sénéchale, dame d’Anet, duchesse de Valentinois, pseudo-reine de France, ne valait plus l’honneur de ces rigueurs outrées; seule, délaissée, punie de rides et de couperoses, méprisée de ses anciens amis, elle s’éteignit dans son palais d’Anet où un mausolée fut élevé qui racontait ses vertus. Une statue agenouillée,—son dernier portrait,—la montrait dans ses atours de duchesse, combien changée hélas! ou mieux, combien différente de la déesse nue idéalisée par Jean Goujon dans un moment d’enthousiasme! Ainsi passent les gloires, les rêves des poètes, les hautaines conceptions des artistes, qu’il se faut bien garder de prendre à la lettre quand on veut prudemment écrire...