Le lendemain se leva brumeux, car nous approchions de la saison des pluies; aussi tout le monde travaillait. On faisait le chemin.
Voici ce que je vis:
Il y avait des travailleurs en nombre énorme, petits, pas plus gros que moi; lesquels doivent toujours, sous peine de mort, éviter les rayons du soleil; par conséquent, sont absolument lucifuges. Il y avait, en outre, des soldats comme mes amis; ceux-là beaucoup plus gros et pouvant supporter sans trop de mal l’éclat du jour. Jamais, pendant tout le temps que j’ai passé parmi ces intelligentes bêtes, je n’ai pu parvenir à en voir une ailée, ni un mâle, ni une femelle, ni une reine... rien qui puisse donner une idée de la manière dont elles se reproduisent. J’y ai perdu mon latin!...
Mais voici que, tout d’un coup, les soldats arrivent par centaines; puis, les uns et les autres s’enchevêtrant, se postent d’une certaine façon et forment de leurs corps brun foncé, presque noir, un arceau prolongé sous lequel le crépuscule est presque de l’obscurité. Les mâchoires largement étendues, leurs longues pattes écartées, leurs antennes en avant, tout cela s’entrelace, et la colonne des travailleurs passe dessous à l’abri. Qu’une alarme soit donnée, l’arche se détruit en un instant, les soldats rejoignent leurs pareils à l’extérieur de la ligne, où ils paraissent exercer une sorte de commandement, et tous s’élancent d’une manière furieuse à la poursuite de l’ennemi. Si l’alarme se trouve n’avoir pas d’objet, ou si, après le combat, la victoire est remportée, le danger effacé, le pays libre, l’arceau est vivement reformé et la colonne compacte marche en avant, comme tout d’abord, observant une véritable discipline militaire.
Lorsque la disposition du terrain le rend absolument indispensable, les chasseresses construisent un passage voûté sur le terrain, au moyen de terre glaise agglutinée par leur salive et apportée par les ouvriers. Elles passent alors toutes dans leur chemin couvert, apportant de la terre pour l’allonger à mesure qu’elles avancent. Cette arche est très peu visible sur le sol, mais leur passage est parfaitement distinct partout où ils vont, par suite de l’apparence dévastée des environs et de la disparition de tout être vivant.
Cette nécessité de bâtisse opaque n’est d’ailleurs qu’un pis aller; si elles trouvent, dans la direction qu’elles veulent suivre, un buisson épais, elles passeront dessous sans rien construire; de même, si elles rencontrent une fissure, ou une crevasse dans le sol, un passage sous les pierres, l’abri d’un tronc d’arbre tombé, elles l’adoptent avec empressement et abandonnent leur arceau.
Il y avait plus d’une semaine que nous travaillions ainsi, bien tranquilles; je m’étais mise au rang des soldats et faisais comme eux, excepté l’arceau, pour lequel j’étais trop petite. Personne ne me cherchait querelle, j’étais fort heureuse. Évidemment, je passais pour un avorton, un être disgrâcié de la nature, comme taille et comme couleur. J’étais bien loin, en effet, de posséder la force inconcevable de ces admirables soldats. J’ai vu nombre d’entre eux empiler sans fatigue des pièces de bois quatre ou cinq fois plus grosses qu’eux, et employer pour réussir un moyen qui découle de la longueur singulière de leurs jambes. Ils portent leur fardeau entre leurs jambes, en long, le tenant au moyen de leurs mandibules et de leurs pattes.
NOUS NOUS JETONS DEUX MILLE SUR LES YEUX.....