—Comment! tracer son chemin?

—Vous verrez cela, cousine, me dit mon ami, et vous admirerez nos travaux. Il faut bien fuir le soleil!

—Vous fuyez le soleil, cet astre bienfaisant qui nous fait vivre!

—Nous, il nous tue. Nous aimons la nuit.

—C’est donc pour cela que vous ne quittez pas les feuilles d’herbes sous lesquelles nous marchons depuis notre rencontre?

—Sans doute? Cela vous étonne?... Vous en verrez bien d’autres.

Effectivement, j’en vis bien d’autres.

Après avoir marché toute la nuit sans autre guide que l’odorat de nos compagnes, odorat qui semblait ne les tromper jamais, nous campâmes sous les grandes feuilles du pied d’un arbre à beurre[1] dont les noix étaient tombées tout autour de nous. Nous y trouvâmes bon repas et bon gîte pour toute la journée, car nous ne reprîmes notre route qu’au crépuscule du soir. A ce moment, mes compagnons furent réveillés, ainsi que moi, par les sourds grognements des hippopotames, qui sortaient d’une rivière voisine pour aller au pâturage dans les roseaux. Ces bruits, dans le calme de la nuit qui se faisait, mêlés aux cris lointains de la hyène, à la voix imposante du lion, aux glapissements des singes et aux mille soupirs de cette nature grandiose, me donnaient le frisson. Et cependant, qu’avais-je à craindre? Il n’y avait plus là de tamanoirs, beaucoup plus dangereux pour nous que tous les lions et tous les hippopotames de la terre.

Nous contournions depuis plusieurs heures une montagne de rochers, et je n’étais pas des plus rassurés, lorsque nous arrivâmes à un marigot profond qui me sembla offrir à notre passage un obstacle insurmontable. Pas du tout! mes guides ne connaissaient point d’obstacles! Après avoir suivi la rive tant bien que mal, ils continuèrent jusqu’à ce qu’ils trouvassent de grands roseaux aux feuilles ployantes, qui s’avançaient loin sur l’eau et s’entrelaçaient à des herbes de toute espèce. Ce fut ce chemin tremblant qu’ils choisirent, et, au risque de nous noyer vingt fois, il fallut monter et redescendre cette route diabolique. Nous parvînmes ainsi au milieu du marigot, et, marchant sur un vrai plancher d’une espèce de lentille d’eau, nous arrivons bientôt à la rive opposée. Non, rien en France, rien au Para même, ne peut donner une idée de l’exubérance admirable de la végétation en ces lieux humides.

Il était bien près du matin quand nous tombâmes sur les sentinelles des chasseresses; nous croisâmes les antennes selon le mot de passe; quelques-unes me regardèrent un peu de côté et firent mine de me menacer de leurs pinces gigantesques; si elles m’avaient frappé, j’étais coupé en deux!... Il n’en fut rien. J’étais devenu un enfant d’adoption.