—C’est magnifique de vitalité. Quels ganglions!
—Attends! mais elle continue son travail et me fait un mal horrible! C’est comme si j’avais un paquet d’aiguilles animées me traversant le doigt!
—Patience! courage, au nom de la science, que nous voyions...
—Cela t’est bien aisé à dire! aïe!...
—Stoïque, mon ami; tu dois l’être! Il faut sacrifier à la déesse que nous servons jusqu’au sang inclusivement. A la science!!!
Puis, riant tous deux, ils étudièrent les manœuvres de la tête coupée, je compris alors que le blessé n’était pas sans souffrir. Les pointes des mandibules avaient facilement traversé l’épiderme; maintenant, la tête retira partiellement une mandibule, et la piquant plus perpendiculairement, pénétra plus avant, puis recommença le même manège avec l’autre, donnant à chaque coup, à sa mandibule, une direction plus verticale, blessant et coupant plus loin et plus profondément. On aurait dit, non une tête coupée, mais un soldat complet, jouissant de toutes ses forces et en possession de toutes les parties de son corps.
Les expériences de ces gens durèrent longtemps. Ils exploraient le pays aux alentours; moi, je m’amusais à les suivre. Plusieurs de mes braves compagnons y perdirent la vie, ne sachant ni se dissimuler à temps ni se sauver assez vite. Il ne faut pas se confier trop à ses forces. Trente-six heures après le coup de scalpel, la tête coupée n’était pas morte. Le corps a vécu plus longtemps encore, quarante-huit heures, si je me le rappelle bien.
Comment admettre, d’un autre côté, l’expérience qu’ils firent, que des insectes à vie si tenace étaient, en moins de deux minutes, tués par un rayon de soleil tombant librement sur eux?
Ces fourmis sont d’ailleurs de rudes travailleurs. Un beau jour, une poule du village vint mourir dans les environs de notre demeure. Elle fut bientôt signalée, et une escouade fut désignée pour aller la dépecer. Je m’y joignis. Commençant à la base du bec, les ouvrières se mirent à arracher les plumes une à une, la dépouillant ainsi rapidement par la tête, puis par le cou, et enfin tout le corps. C’était évidemment une tâche très dure, parce que mes braves amis ne possèdent pas une force suffisante pour faire comme les hommes et arracher les plumes d’un seul coup; il leur fallut les ronger toutes par la racine.
Enfin, en s’y mettant à plusieurs reprises d’abord, à beaucoup ensuite, la besogne marcha encore assez vite; les plumes tombèrent et furent emportées les unes après les autres. Déjà les soldats s’apprêtaient à dépecer le corps en morceaux pour en faciliter le transport à la fourmilière, lorsque les nègres, compagnons de nos jeunes savants, s’aperçurent de ce qui se passait. Ces pillards rôdeurs s’emparèrent naturellement de notre poule. Les uns prétendirent que la fourmi chasseresse leur était venue souvent manger assez de volailles dans leur village pour qu’ils lui rendissent la pareille une fois par hasard. Les autres assurèrent que cette poule était un fétiche offert aux fourmis et, par conséquent, qu’il était urgent de le leur enlever pour qu’elles ne l’abîmassent pas!...