Bref! nous ne mangeâmes pas la poule!

Je suivais toujours en amateur mes jeunes compatriotes, et c’est en leur compagnie que je fis connaissance avec une autre Anomma, qui ressemblait tellement à mes bons amis que j’y fus un moment trompée. On l’appelle l’Anomma Burgmeisteri. Elle est d’un noir profond et luisant; on dirait un diablotin! Les plus grosses portent souvent une légère teinte rouge. Toutes ont une énorme tête, égale au tiers de leur longueur totale. Je comprends une tête semblable, car il fallait une masse cubique énorme pour attacher des muscles capables de mouvoir des mandibules aussi gigantesques que les leurs. Ces armes, très courtes, se croisent l’une sur l’autre en se fermant. Cela offre un grand inconvénient, à mon avis; c’est que l’insecte est pris par ses mandibules s’il ne veut ou ne peut les rouvrir. Mort même, sa tête ne lâche pas la bouchée qu’elle tient. Chaque mandibule porte, en outre, une dent centrale qui va rejoindre celle d’en face lorsque les pointes sont croisées; double moyen de mordre!

J’ai encore rencontré une troisième espèce, l’Anomma rubella, plus petite et rouge plus ou moins brun. Chez toutes, les pattes sont grêles, mais d’une force de préhension extraordinaire. Chez aucun soldat, on ne trouve vestige d’yeux extérieurs; même sous le microscope, on ne trouve pas la plus légère indication d’organes visuels. Cependant, comme l’enveloppe cornée de la tête est assez transparente pour laisser voir, à travers, l’articulation des mâchoires quand on l’éclaire vivement, il est possible que l’insecte possède quelque sens de la vue qui lui fasse distinguer au moins le jour de la nuit.

Ces fourmis sont d’une hardiesse que rien ne trouble. Ordinairement le feu fait peur à tous les animaux, ceux-ci ne s’en effraient aucunement. Si vous les agacez avec un charbon incandescent, ils s’élancent sur lui, et leurs mandibules grillent et grésillent en serrant la surface brûlante... mais elles ne lâchent pas!

Quant à l’eau, elles s’en soucient fort peu. J’ai vu des expériences qui prouvent que, laissées douze heures dans l’eau, elles reviennent à elles et courent, au bout de quelques instants, aussi lestement qu’avant. Des blessures qui tueraient tout autre animal, n’ont pas même pour effet, chez elles, d’altérer leur vigueur. Elles forment même un peuple privilégié!

Nous passions, le lendemain, dans un bois touffu, quand une exclamation frappa mes oreilles:

—Sapristi! s’écria un de nos jeunes Français en sautant comme un cabri affolé.

—Qu’as-tu donc? Es-tu frappé de la danse de Saint-Guy?...

—Viens m’aider, malheureux! au lieu de rire... A mon secours, mes amis!... Aïe!!...

—Mais qu’est-ce enfin?