Quant à la côte que j’entrevoyais—en ce moment, et, admirant la baie du Port-Philippe, par laquelle nous étions entrés et qui a une centaine de kilomètres de long sur plus de 60 de profondeur,—la côte boisée me rappelait les montagnes de la Provence, couvertes d’oliviers et de chênes verts. C’étaient les mêmes teintes, la même monotonie où l’œil se repose sur des couleurs si douces et si faciles à saisir, qu’elles semblent inventées pour le plaisir du spectateur.

Je ne me lassais point d’admirer et ne pensais pas davantage à descendre de mon observatoire, si bien que j’y passai la nuit. A présent que j’avais aperçu cette grande côte, admiré ce beau pays, je me dis que ce serait faire preuve de bien peu d’intelligence que bouder contre sa curiosité, et ne pas profiter d’un contre-temps déjà accepté de force, pour continuer ses observations. Nul doute que l’Australie ne renferme des spécimens intéressants, pour moi, de la grande nation des fourmis!

Pourvu qu’elle en renferme!... car le peuplement de ses campagnes est si différent du reste du monde!

Autre question qui se présente à mon esprit:—Comment traverser cette ville immense pour gagner les champs, le bush, comme ils disent?... quel stratagème inventer?... Bah! soyons à l’affût des occasions!...

Et, redescendant de mon observatoire, je pris mes quartiers sur le pont, parmi des grappins et des chaînes en fer où personne n’allait des animaux que j’avais pu reconnaître à bord: j’avais remarqué tout cela!...

Le lendemain matin, un de nos passagers—un Français!—monta sur le pont, et bientôt son frère, un squatter de la colonie, vint le serrer dans ses bras. Aussitôt, je résolus de partir avec lui! J’avisai, parmi ses bagages, un petit sac de cuir qu’il devait probablement suspendre à ses épaules par une courroie; je profitai d’un moment où il le déposait près de moi, sur le pont, pour me jeter dans une poche ouverte qui se trouvait sur le dessous. Je m’y trouvai en compagnie de ses gants et de miettes de pain dont je fis mon profit.

Tout allait bien jusque-là. Je n’avais à craindre le contact d’aucun corps dur pouvant me blesser par les chocs ou soubresauts qui me menaçaient.

C’est ainsi que je quittai le bord!

A peine à terre, mon compagnon enfourcha un bel et bon cheval que son frère avait amené, et nous partîmes, non sans secousses, à travers les rues de Melbourne. Nous voyageâmes pendant une heure à travers les barrières qui servent de clôture aux terrains vendus récemment aux environs de la ville, et ce ne fut qu’au bout de 12 kilomètres que nous entrâmes dans le bush, c’est-à-dire la vraie campagne.

Je m’étais mise à cheval sur les gants, qui remplissaient presque toute la poche dans laquelle j’étais, et de là, en me cramponnant bien, je pouvais tout voir au dehors. La route que nous suivions n’était qu’une trace faite par les allants et venants, une large bande de terre mise à nu par le passage des chevaux, du bétail et les sillons des voitures. Rien de plus primitif!