Nous avions bien marché quatre heures: je n’en pouvais plus, parce que mon compagnon interrompait souvent par un temps de galop la monotonie du chemin, lorsque nous arrivâmes sur le haut d’une colline où le frère de mon hôte arrêta les chevaux pour montrer à son compagnon la plantation où nous allions. A nos pieds s’étendait une petite plaine marécageuse: elle était traversée par un ruisseau dont une clairière, au milieu des grands bois, signalait le cours, et qui allait se perdre dans une plaine beaucoup plus vaste. Cette plaine s’étendait à notre gauche, bordée par le Yarra, qui coulait au pied de collines boisées derrière lesquelles se détachait, plus haute et plus vigoureuse de tons, la chaîne ondulée des Alpes australiennes.
C’était un panorama splendide.
Tout près de nous, le ruisseau formait la limite de la plantation, et nous nous dirigeâmes vers un petit pont qui servait à le traverser. Une demi-heure après nous descendions devant la vérandah de l’habitation; je sautai à terre et me cachai dans le gazon.
Je n’avais pas fait cent pas dans la prairie que je m’arrêtai, ébahi, devant une singulière caricature. Figurez-vous une fourmi qui, en marchant, relève son abdomen si haut en l’air, qu’il se courbe et couvre son dos, au-dessus du thorax!... C’est insensé, tout simplement! un abdomen n’a jamais été fait pour servir de parasol!!...
Enfin, telle est l’Australie; la terre des singularités, presque des impossibilités!
Je reconnus la fourmi que les savants ont baptisée: le Crematogaster læviceps, ce qui veut dire: Ventre suspendu à petite tête!!... Je voulus bien lier conversation avec elle; mais elle parlait un charabias incompréhensible et me parut peu sociable vis-à-vis des étrangers, tout en l’étant beaucoup vis-à-vis de ses semblables; car mon premier soin fut de la suivre pour savoir comment était bâtie sa fourmilière. C’est un vrai chef-d’œuvre!... Je les vis assez nombreuses sur des accacias voisins, suspendues à leurs branches basses, sous forme de boules grosses comme la tête d’un homme, absolument comme la Tête de nègre du Brésil.
Celle du Brésil bâtit, en effet, sa boule si singulièrement que, toute garnie, en dehors, de petits appendices, elle rappelle, à s’y méprendre, les cheveux crépus des enfants de l’Afrique.
D’en bas, le nid de mon Crematogaster ressemble beaucoup au guêpier de certaines espèces: mais je monte tout simplement dans l’accacia pour y regarder de plus près et je vois qu’il est beaucoup plus compliqué. Il est formé d’une multitude de ramifications courbes, mêlées et pelotonnées amenant toutes aux chambres et à des galeries extérieures.
J’ai su, à mon retour en France—car j’y suis revenu!—que l’on connaissait encore d’autres espèces ayant l’habitude de tenir leur abdomen redressé; c’est la fourmi de Kerby (Myrmica Kirbii) et la fourmi élargie (Formica lata). La première construit son nid sur les branches des arbres, comme le Læviceps, mais elle le compose de bouse de vache et elle a l’habitude de donner à ces matériaux la forme de tuiles qu’elle range comme sur les toits des maisons humaines. Ce n’est pas assez pour les rassurer contre les intempéries: elles savent placer, en dessus de leur fourmilière aérienne, un dôme, ou toit séparé qui se projette tout autour en avant de la circonférence du nid.
La seconde espèce que j’ai citée attache son nid aux branches les plus grosses des arbres; elle le construit aussi en bouse de vache, mais elle y mélange des feuilles.