En rentrant, sous les derniers rayons du soleil, je passais près d’une colonie de fourmis dont la couleur se rapprochait de la nôtre. C’étaient des fourmis jaunes (Formica flava), qui me parurent être aussi d’excellentes mineuses. La fourmilière, peu apparente au dehors, s’enfonçait sous une énorme pierre, et je ne fus pas peu surpris de voir que cette espèce est sociable. Quelle singulière idée, comme si on n’était pas bien mieux tout seul chez soi!

Pas du tout! à côté de la Jaune, je reconnus le nid de la Myrmica scabrinodis, une belle fourmi qui ne m’était pas si familière que l’autre.

Je voulus m’en approcher, d’autant plus que j’avais cru apercevoir, dans une des chambres, par la porte d’une avenue, un animal brun luisant, couvert d’une carapace, et que deux Myrmiques semblaient soigner, comme nous nos larves en éducation...

Mais comme j’étais trop près, sans doute, des fortifications, une dizaine de Myrmiques vinrent au-devant de moi, d’un air menaçant, et ouvrirent les mandibules en faisant de grands bras... Comme je n’ai pas peur, je m’acculai à un rocher et me mis sur la défensive; mais ces enragées, arrivées à quelques pas, se tournèrent vers moi et par leur abdomen m’envoyèrent une bordée d’acide, une pluie corrosive... Quelques gouttes seules m’atteignirent, mais me brûlèrent tellement que, sans essayer de riposter en les mettant à portée de mes mandibules, qui les auraient coupées en deux, je pris mes jambes à mon cou... et cours encore!

Peste soit de ces artilleurs du feu grégeois!...

III
DÉTAILS D’INTÉRIEUR.

Hélas! hélas! je m’aperçois que je roule d’inconnu en inconnu et que, après avoir expliqué qui nous sommes, nous, une des grandes nations parmi les fourmis, il me faut maintenant expliquer ce qu’est une expédition de vaches. Cette explication est d’autant plus nécessaire, qu’il y a vaches et vaches, et que nous savons varier nos ressources en réduisant en domesticité un beaucoup plus grand nombre d’animaux différents qu’on ne s’en est longtemps douté; par conséquent, chaque clan formicien a ses raisons particulières pour rechercher telle vache et négliger telle autre.

A quoi bon les intrus dans la fourmilière? dira-t-on. Ne pouvez-vous pas trouver plus facilement au dehors, et en mille endroits différents, le produit que vous demandez aux animaux confinés chez vous? Cela semble évident, car les vaches que vous captivez naissent sauvages et vivent sauvages avant de subir votre réclusion.

Pour comprendre tout cela, il est indispensable de descendre dans notre fourmilière et d’assister aux scènes de notre vie de famille. Quant à moi, elles me sont encore très familières, car il n’y a pas longtemps, je puis l’avouer, que je suis sorti de page. Malgré ma taille et le surnom que m’ont attiré mes exploits, il n’y a pas encore deux ans que j’ai déchiré ma première enveloppe entre les bras des Polyergues qui me soignaient.

Oh! bonnes nourrices! quelle inépuisable complaisance vous m’avez montrée! quelle patience vous avez prodiguée autour de mon enfance souvent maussade et grincheuse! Combien je sens aujourd’hui ce que vous avez fait pour votre jeune frère!