En effet, nous fûmes bientôt arrivés, derrière la bonne femme, à une maison assez coquette, abritée de grands arbres et devant la porte de laquelle deux jeunes enfants jouaient gaiement.

Nous nous arrêtâmes sur un des pignons de la grange, et, de là, je fus surpris de l’aspect propre, décent, coquet de cette demeure. Point de tas de fumier devant la porte, point de ces résidus malsains pour la famille et si désagréables pour la vue et l’odorat. Au lieu de ce spectacle habituel dans nos fermes, un grand emplacement sablé permettait aux voitures d’approcher et de manœuvrer avec sécurité et propreté. Cela n’empêchait pas la vie de circuler de toutes parts et l’aisance d’apparaître partout. Déjà des toits voisins, couverts de pigeons magnifiques, deux ou trois s’étaient détachés pour venir nous regarder sous le nez. Mon amie avait pris son vol et furetait partout; moi, je m’étais reculé, ainsi qu’il m’avait semblé prudent de le faire; puis, gagnant un des arbres touffus à ma portée, j’y rencontrai une troupe de mes pareils au milieu desquels je trouvai une réception... charmante et cordiale au plus haut point... des coups de bec à loisir. N’étant pas le plus fort, je m’esquivai et, caché sous le toit de la maison, je cherchai des yeux ma compagne.

—Ne voyez-vous rien, mon ami Pierrot?

Cette voix désolée me ramena au sentiment de ma position et au souvenir de ma promesse; je me reprochai de flâner ainsi, tandis que cette mère souffrait; je résolus d’agir.

—Je ne vois rien, amie; mais je vais chercher.

Et, par un trou, je m’introduisis dans le grenier. Le plus difficile n’était pas d’y entrer, mais d’en sortir: je me le rappelai alors qu’il n’en était plus temps, quand une forte odeur de chat me fit souvenir que je risquais tout bonnement ma peau dans un endroit si mal hanté! Heureusement on est jeune! on ne doute de rien et l’on se dit: au petit bonheur!

Je continuai ma recherche, redoublant de prudence... et il en était besoin. Tout le monde connaît les immenses greniers des constructions campagnardes; de hautes charpentes soutiennent les toits et forment, dans leur longueur, comme les échelons d’une gigantesque cage. Je me réfugiai sur l’une de ces charpentes pour inspecter de là les profondeurs d’un escalier dans lequel il me semblait entendre comme un léger ramage de jeunes oiseaux. Ce n’était rien...

Au moment où je me retournais plein de confiance, apparut en face de moi, sur ma poutre... une oreille, puis deux, pointées vers moi, puis un œil, deux yeux flamboyants!... Sans que je puisse me rendre compte comment cela se passa, un corps bondit, énorme, blanc, ébouriffé... je le vois encore en l’air! O mes enfants! L’amour de la vie est instinctif! Prêt à perdre connaissance de frayeur, je me laissai tomber; j’ignore comment, ni par quel miracle je me trouvai sur mes ailes, voltigeant au travers du grenier.

Hélas! tout danger n’était pas écarté, au contraire: mon ennemi—un énorme chat, je le vois à cette heure—commença une poursuite acharnée. Pourchassé de poutre en poutre, je volai au plus haut du toit; mais là plus de barreaux, un pieu tout droit!... Que devenir? Une fois, deux fois, je me crus perdu, l’anxiété me fit battre le cœur à briser ma poitrine... et le chat montait toujours!...

Le hasard—non! soyons juste—la Providence me fit apercevoir une petite cheville qui dépassait la paroi du poteau: en un clin d’œil j’y fus cramponné; à peine si la place suffisait à me soutenir, et de là je pus voir pendant deux minutes—deux siècles!—mon ennemi aiguisant ses griffes contre le pieu, essayant de s’y cramponner, sans toutefois oser quitter la partie transversale. L’affreuse bête! comme elle passait sa langue rouge sur ses longues dents blanches! comme elle me dévorait de ses yeux sanglants!...