Enfin, n’y tenant plus, le chat se recula; puis, mesurant longuement son élan, il s’élança... Mais sa force trahit sa méchanceté: il ne m’atteignit point et, tombant du haut en bas du grenier, jura d’une formidable manière et déguerpit par l’escalier en faisant le gros dos. Je poussai un soupir d’allégement, et rendant grâce au ciel de ma délivrance, me hâtai de repasser par mon trou et de sortir. Comme le ciel me sembla beau!

J’appelai l’Alouette de toutes mes forces. Personne ne me répondit. La faim venait. Je me hasardai à descendre dans la cour auprès des volailles; après tant d’émotions et de si terribles, j’éprouvais un vif besoin de reprendre des forces.

Impossible! un horrible coq m’allongea un coup de bec qui, s’il m’eût atteint, eût brisé à jamais la chaîne de mes aventures. Il ne me restait qu’à m’esquiver, ce que je fis le ventre vide et le cœur anxieux. Je regagnai mon encoignure et, de là, jetai un triste regard sur les jattes pleines de graines et de soupe que défendait si bien le coq. Tout à coup un cri retentit près de nous:

—Au feu! au feu!

Heureusement, les moissonneurs rentraient en ce moment, et chacun de se précipiter du côté du sinistre. On s’aperçoit alors qu’un ouvrier s’est endormi la pipe à la bouche, que le feu a pris à la paille sur laquelle il était couché et de là s’est communiqué à la grange. Tout le monde fut digne d’éloges; quant à moi, je ne rougis pas de le dire, je tremblais comme la feuille: en vérité, ce n’est point mon métier de marcher au feu! Le maître fermier était d’ailleurs très aimé; aussi tous ses employés rivalisèrent-ils de zèle et de dévouement. Comme cette ferme était isolée et présentait une importance considérable, le fermier avait fait l’acquisition d’une pompe à incendie, qui aussitôt fut mise en activité.—La grange fut sacrifiée; on fit ce qu’on appelle la part du feu; puis, comme les récoltes étaient encore aux champs, la perte fut aussi réduite que possible.

Au milieu du brouhaha causé par cet événement, je m’étais caché entre les branches d’un arbre, loin des tourbillons de fumée, observant de mon mieux ce qui se passait autour de moi. Quand tout danger fut écarté, on mesura l’étendue des pertes subies par le maître de la ferme et ce fut presque de la joie qui régna chez ces braves gens! Ils regrettaient moins ce qu’ils avaient perdu qu’ils ne se réjouissaient d’avoir conservé ce qu’ils auraient pu perdre. Le malheureux qui avait été cause du sinistre avait succombé, étouffé par la fumée. Il fut religieusement porté dans un bâtiment un peu éloigné de l’habitation, et là, tour à tour, chacun vint remplir un pieux devoir. Le maître fit distribuer aux travailleurs du vin et du cidre, et il remerciait avec de bonnes paroles tous ces ouvriers qui, par leur courage, lui avaient conservé la plus grande partie de sa fortune. Pas un des bestiaux n’avait péri, grâce au soin du bouvier, qui les avait fait sortir avant qu’ils s’aperçussent du feu, et l’on avait eu grand’peine, car l’écurie tenait à la grange, et quand ils sont épouvantés par les flammes, les animaux ne veulent plus sortir et se laissent brûler, affolés par la vue du danger. On vint cependant à bout de les pousser dehors, en leur bandant les yeux et en les excitant par de bonnes paroles.

Sur ces entrefaites, la nuit arriva, tranquille et sereine. Mon amie avait cherché une retraite dans un champ près de l’habitation, après avoir chanté sa chanson dans les airs. Quelques hommes veillaient auprès du brasier, et je voyais entre les feuilles leurs silhouettes passer devant la réverbération des dernières planches qui brûlaient.

Au point du jour, ma compagne me supplia encore de continuer nos recherches. J’eus l’idée de passer derrière la grange incendiée, et je n’eus pas plutôt tourné autour de ce feu à peine éteint que je vis une petite cage suspendue à un pan de mur encore debout. Cette cage était intacte... je volai dessus... Elle contenait la famille de la pauvre Alouette, mais hélas! pendant le désastre, les petits oiseaux avaient été asphyxiés par la chaleur. Je m’éloignai le cœur navré et dus appeler tout mon courage à mon aide pour apprendre ce triste événement à la mère inconsolable; son désespoir me fendait le cœur, et, malgré tout ce que je pus lui dire, elle voulut demeurer aux environs de ce lieu qui lui rappelait de si tristes souvenirs.

—Mon bonheur est détruit, me dit-elle. Je veillerai près de ces restes chéris. J’y attendrai les troupes nombreuses de mes compagnes qui, à l’automne, descendront dans les plaines. Au milieu d’elles, je retrouverai, sinon l’oubli, du moins le calme et l’amitié.

—Vous émigrez donc chaque année?