Dieu fit bien ce qu’il fit, et je n’en sais pas plus.

(La Fontaine.)

A force de voler d’arbre en arbre, tout doucement et sans me presser, picorant à droite et à gauche un fruit, une graine, un insecte, j’arrivai quelques jours après aux confins de la vaste plaine où m’avaient amené tant d’événements imprévus. En cet endroit, l’aspect du pays changeait. Des arbres énormes s’élevaient autour de pelouses vertes et rases comme des tapis de velours, des ruisseaux y serpentaient avec grâce et de larges allées sablées en suivaient les contours.

Tout surpris de rencontrer une nature d’un aspect si enchanteur, je décidai que je m’établirais en ces lieux; mais, avant tout, je voulus me rendre compte de ce qui pouvait faire une si grande différence entre ce que je voyais et la plaine. Je me rendis bientôt compte qu’un long mur les séparait l’un de l’autre et que j’étais entré dans un parc immense attenant au château d’un des plus riches propriétaires de la contrée.

—Je planterai mes pénates ici! m’écriai-je. Où peut-on être plus heureux? Tout s’y montre à discrétion. Allons faire un tour du côté des cuisines!...

J’y allai et jamais je ne vis une telle abondance, une telle profusion de mets de toute espèce. Je rencontrai là des centaines de moineaux comme moi, qui avaient élu domicile dans le château ou dans ses environs, et qui prouvaient par leur embonpoint et leur prestance que la vie de parasite a ses charmes et son bon côté. La connaissance entre le nouveau venu et les hôtes habituels des cours fut bientôt faite: après quelques horions donnés et reçus, quelques compliments à droite et à gauche, je devins l’un des membres de la grande famille.

Cependant, moins paresseux que mes nouveaux compagnons, peut-être tourmenté par ma passion toujours inassouvie des voyages, je poussai vers le parc des reconnaissances dans lesquelles aucun d’eux ne voulut m’accompagner.

C’est pendant l’une d’elles que j’appris de la bouche du seigneur châtelain pourquoi l’Aigle était le roi des oiseaux, proposition qui me choqua extrêmement; car enfin, l’aigle est le plus fort, le plus hardi, le plus vorace de nos ennemis. Comment et pourquoi aurions-nous voulu en faire un roi? La coutume d’un roi est-elle donc de vivre de ses sujets? Qu’on en ait fait le roi des rapaces, soit; mais le roi des moineaux et des petits oiseaux chanteurs, de la tourterelle, du pigeon et des perdrix, cela me semblait absurde. Enfin, le seigneur l’avait dit!

Ce jour-là, j’étais en train de dévaliser un magnifique cerisier, à quelques mètres d’un banc de gazon entouré d’héliotropes et de réséda aux effluves odorants. Tout à coup, le propriétaire s’avance accompagné de sa fille, une adorable enfant blonde aux cheveux bouclés, aux yeux d’azur, une véritable figure de chérubin. Ils parlaient oiseaux.

—Père, disait l’enfant, ces vilains moineaux viennent, comme des souris, chercher les miettes de pain jusque dans la salle à manger; pourquoi donc le petit oiseau que nous venons de voir n’y vient-il pas aussi? Il est cependant bien plus joli qu’eux!