Un matin, maître Jean cherchait entre les ceps et à terre sa provende d’insectes et de vers; moi j’inspectais le dessous des dernières feuilles et recueillais quelques grains oubliés, quand un grand bruit d’hommes et de chiens me fit bondir et remplit mon cœur d’effroi. Ce bruit venait de la forêt voisine, dont l’aspect sombre, mystérieux, austère, ne m’inspirait aucun désir de promenade. J’avoue même que je n’avais pas encore osé y entrer.
—Qu’est-ce? fis-je à mon compagnon.
—Peu de chose, me dit-il; ne te tourmente pas ainsi, Pierrot. C’est le bruit d’une chasse, tu n’as pas à craindre. Il est probable que c’est un cerf que l’on courre en ce moment; nous n’avons rien à redouter, car, en tirant sur nous, les veneurs gâteraient leur chasse. Les chiens trompés, attirés par le coup de fusil, perdraient la piste en arrivant, et leurs maîtres trouveraient, avec raison, que ce serait un triste hallali que celui d’un moineau ou d’un rouge-gorge!
Néanmoins, nous gagnâmes prudemment un épais buisson d’épines noires, et là il m’apprit que la chasse était ouverte, c’est-à-dire que tout individu qui peut acheter ce qu’on nomme un permis de chasse avait droit de vie et de mort sur tous les habitants du ciel et des bois qui demeurent ou passent dans ses domaines.—Tout ceci bien entendu, ami Pierrot, il est bon que je te donne un dernier conseil. Si nous n’avons rien à craindre des chasseurs à grand train que tu vas voir à l’œuvre, il n’en est pas de même d’une foule de petits jeunes gens sortant du collège et qui, heureux de posséder un fusil pour la première fois, tirent sur tout ce qu’ils rencontrent. A ceux-là, tout être vivant est bon à viser. Ils sont contents, pourvu qu’ils rapportent à la maison un animal quelconque... Gagnons le bois!
Il n’avait pas achevé, que je vis passer le cerf. La pauvre bête commençait à être sur ses fins, elle ralentissait ses allures et les chiens la suivaient de près. C’était réellement un beau spectacle pour les gens avides de ces émotions cruelles, car la meute était considérable.
—Tu n’as jamais vu de grandes chasses; mais le hasard t’a merveilleusement placé, car c’est ici qu’aura lieu l’hallali.
—Hallali?... Qu’est-ce que cela, maître Jean?
—C’est le cri de victoire que poussent les piqueurs pour indiquer que la mort n’est pas loin et va bientôt frapper le cerf aux abois.
—Aux abois? Qu’est-ce encore, mon ami Jean?
—A bout de forces, mon ami Pierrot.