De ce moment, jusqu’à la nuit fermée, notre conversation ne tarissait pas. Ce fut avec cet ami que j’appris toutes choses de la campagne, ainsi que les travaux des champs. Il était très savant aussi sur les propriétés des plantes, et, si le ciel me l’eût conservé, j’aurais reçu de lui de bons conseils pour me défier des animaux sauvages. Nous nous entendions d’autant mieux ensemble, que son vol n’était ni plus rapide, ni de plus longue durée que le mien.
Nous cheminions tous deux le long des haies, sautillant d’un buisson à l’autre et pérorant pour abréger la longueur du chemin. Ce fut au long de ces jours qu’il me raconta pourquoi les habitants de la Bretagne lui donnaient le nom vénéré d’Oiseau du bon Dieu, Eur Lapoucet Douë.
«Le Rouge-Gorge, disent-ils, est le seul des oiseaux qui accompagna Jésus-Christ au Calvaire, le consolant avec sa mélancolique petite chanson, et lui redonnant du courage en lui rappelant les gloires du Très-Haut. Aussi, par une faveur singulière, il lui fut permis de détacher une épine de la sainte couronne du Rédempteur, et Dieu, en récompense de sa foi et de sa charité, l’anima de l’Esprit saint, lui donnant mission d’écarter des hommes le malin esprit, de conjurer ses entreprises et de déjouer ses philtres et ses enchantements.» C’est pourquoi, vénéré et aimé des populations de la vieille Armorique, le Rouge-Gorge y est regardé comme un oiseau de bonheur apportant la bénédiction dans la maison à laquelle il s’adresse. Quand, pendant les dures gelées de l’hiver, alors que le sol est couvert de neige, les jeunes filles ont soin d’émietter pour lui du pain sur leur fenêtre, Jean Rouge-Gorge arrive, sans façon, faire honneur au repas qui lui est servi. Souvent même, dès qu’il voit la porte d’une maison ouverte, il entre, vient auprès du foyer demander une place à la chaleur du genêt qui flambe et une bribe de la galette de sarrazin qui fume. Personne ne songe à lui faire mal; tout le monde le respecte et l’aime, car on voit en lui le messager des fées aimables et le courrier des génies bienfaisants. Si Jean ne trouve pas la porte ouverte, il frappe de son petit bec à la fenêtre, et chacun s’empresse de lui ouvrir et de le sauver de la froidure en se reculant pieusement devant ce petit oiseau sautillant, qui prend possession de la maison comme s’il était chez lui. Gris et brun est son manteau, mais resplendissante est sa tête et sa poitrine, d’autant plus qu’il montre son brillant plastron couleur de l’aurore aux moments les plus sombres de la saison mauvaise, comme un souvenir de l’été passé, comme une promesse du printemps à venir!
Nous fîmes ainsi beaucoup de chemin,—car un petit travail longtemps répété finit par faire une grosse affaire; et je jouissais de l’intarissable gaieté de mon compagnon de route. Plus je le connaissais, plus je l’aimais.
Tandis que les jours succédaient aux jours, sans amener pour nous l’ennui ni la satiété, l’été s’envolait; nous nous en apercevions parce que, le matin et le soir, nous nous sentions enveloppés des brouillards qui escortent l’automne. La canicule était depuis longtemps passée et avait mûri les fruits; les arbres jaunissaient ou se diapraient de nuances rouges, et les gelées matinales en secouaient les feuilles décolorées. Autour de nous, les chants cessaient peu à peu; nous voyions, un à un, ou par bandes, passer les oiseaux d’été se rendant à tire d’ailes du Nord au Midi, rejoignant le printemps, tandis que, chez nous, arrivait l’hiver.
Si, passant auprès des grands bois, nous levions les yeux vers la cime des arbres, nous apercevions déjà au grand jour les nids abandonnés.
Jean Rouge-Gorge ne craignait pas l’hiver; il savait bien que tout à l’heure il allait être le seul à chanter au milieu de la nature endormie... Pour ma part, je n’avais nulle envie de chansons et même—je l’avouerai, puisque je suis en veine de franchise—les arts d’agrément me semblent s’accorder mal avec le caractère grave que doit garder un voyageur et un observateur tel que je voulais l’être.
Je renfermai, bien entendu, ces réflexions dans mon for intérieur, ne jugeant pas à propos de déflorer les illusions du charmant artiste, mon compagnon de route. Le moineau est plus positif que cela, heureusement! Il s’enthousiasme peu. Cependant, pour être vrai, je dois avouer que le matin, alors que maître Jean Rouge-Gorge chantait sa chanson, fervente prière, je me sentais involontairement attendri... On a beau être philosophe, on n’est pas de bois!...
Nous cheminions donc depuis bien des jours; nous avions passé des ruisseaux, des rivières, rencontré de gras pâturages, des haies plantureuses, et aussi des plaines dénudées. Nous avions ensemble trouvé de grasses provendes et souffert quelquefois du froid et de la faim. Un matin, nous arrivâmes au pied de coteaux revêtus de plantes d’égale hauteur, aux larges feuilles jaunissantes ou rougies comme par le feu du soleil couchant.—Ce sont des vignes, me dit mon compagnon. Nous y trouverons bon gîte et aussi gras souper.—Vive Dieu! répondis-je, il n’est que temps. L’automne nous met décidément à la portion congrue!
La vendange des raisins était terminée; mais, grâce à notre vue perçante, nous découvrions encore bon nombre de grains oubliés ou échappés aux regards des grapillards, ces glaneurs des pays vignobles. Nous restâmes d’un commun accord sur ces coteaux où les rares rayons d’un soleil oblique venaient, de temps en temps, nous réchauffer. Nous nous y plaisions d’autant plus que ces vignes étaient abritées des vents du nord par un rideau de magnifiques forêts dominant les collines.