—Au son du cor, les veneurs se rallient, retrouvent la chasse qu’ils ont quelquefois perdue, et... tiens, voici la bande qui arrive. Attention! Le cerf est forcé, les chiens l’entourent! Le pauvre animal essaye encore de leur faire tête, mais, hélas! c’en est fini, il est perdu... Une larme coule de sa paupière, mais nul des assistants n’est attendri, pas même cette jeune femme, qui, sous son costume d’amazone, paraît plus animée, plus étourdie que pas un des veneurs.

—Ah! mon pauvre Rouge-Gorge!

—Tu me demandais ce que c’était que l’hallali? L’entends-tu sonner? Quelle peine se donnent ces valets pour contenir les chiens! Maintenant, on va faire la curée. Pour récompenser les chiens, et pour les animer à une autre poursuite, on va couper certaines parties de la bête et les leur distribuer...

Je vis à l’instant s’exécuter ce que mon ami m’annonçait et crus, en vérité, assister au repas d’un troupeau de bêtes féroces. Ces animaux se ruant sur les lambeaux de chair encore palpitante, ces hommes et ces femmes assistant à ce spectacle avec des exclamations de joie, ces trompes sonnant la fanfare du cerf dix-cors, ce spectacle inouï me donnait le vertige... Moi, pauvre petit oiseau, j’avais peur; vraiment, j’avoue qu’alors j’avais entièrement perdu l’assurance que possède tout moineau franc bien élevé. Je me trouvais si petit, si petit, en présence de ces manifestations grandioses de la vie humaine, que j’avais besoin de me répéter à moi-même que, grands et petits, tous ont leur place utile dans la création et concourent à en former la magnifique harmonie!...

Le calme se rétablit peu à peu. Les veneurs se séparèrent et l’on se donna rendez-vous au lendemain pour attaquer un sanglier. Nous résolûmes, mon compagnon et moi, d’y assister et, pour ne pas nous trouver en retard, nous nous établîmes aussi commodément que possible sur le grand chêne choisi pour le lieu de réunion. Quelle nuit! Jamais son souvenir ne s’effacera de ma mémoire! Des bruits sinistres, des hurlements s’étaient fait entendre, dès le coucher du soleil, dans les grands arbres auprès de nous. J’avais vu, à plusieurs reprises, comme des charbons ardents briller entre les branches; j’avais aperçu des masses brunes passant silencieuses au-dessus des allées qui se croisaient au pied de notre gros chêne.

Cette forêt était peuplée de bêtes féroces, non seulement de sangliers, mais de loups, qui sont pour les autres quadrupèdes ce que les émouchets sont pour nous, pauvres petits oiseaux. Chose remarquable! L’homme ne se nourrit pas plus de la chair de ceux-ci que de celle des autres: tous ne valent rien.

Malgré que nous fussions en automne, la journée avait été, comme il arrive quelquefois, magnifique et la chaleur très grande, aussi la soif des loups était-elle excessive.

Près de l’arbre où nous avions établi notre gîte se trouvait une mare, bien pauvre d’eau sans doute, car tout était à sec, mais qui en gardait assez cependant pour soulager la soif des animaux de la forêt. Les loups l’avaient choisie pour leur abreuvoir et faisaient entendre des hurlements plaintifs qui ressemblaient à ceux des chiens. Je ne trouvais même de différence bien sensible entre les loups et ceux-ci, que parce que les premiers avaient les oreilles pointues et dirigées en avant et portaient une grosse queue touffue et tombante.

Outre sa force remarquable, le loup a l’oreille très fine, ainsi que l’odorat; sa vue est parfaite, et toutes ces qualités lui servent à se soustraire à la guerre continuelle que lui font les hommes. Poussé par la faim, le loup, qui n’est pas dangereux le jour, devient terrible la nuit: il attaque bêtes et gens; mais, en temps ordinaire, il ne dévaste que les troupeaux. C’est ainsi qu’une louve de grande taille passa près de notre arbre, emportant dans sa terrible gueule un petit agneau dont les bêlements faisaient mal à entendre.

Enfin la lune parut, voilée par moments sous de gros nuages blancs que le vent chassait lentement. En face de moi, un hêtre aux feuilles rougies étendait ses longues branches, et à chaque instant un petit bruit sourd retentissait... C’était un de ses fruits mûrs qui tombait à terre. Au milieu de son feuillage, j’avais vu se mouvoir deux lueurs brillantes qui me faisaient frissonner d’effroi... Tout à coup, parmi les faînes tombées à terre, un léger froissement révèle de petits animaux qui passent et repassent... Les deux lueurs disparaissent: un oiseau énorme, aux ailes immenses et silencieuses, plonge vers le sol; un cri aigu retentit... tout rentre dans le silence! L’oiseau remonte d’un élan et passe si près de ma branche, que je vois distinctement un mulot dans son bec.