Décidément le malheur présidait à ma destinée.
Il était écrit que je devais vivre seul, sans conseils, sans amis.
Jamais je ne fus plus découragé, plus navré qu’après cette séparation cruelle. Toutes les qualités de Jean me revenaient à l’esprit. Involontairement je comparais sa franche allure aux airs gauches des pierrots et des autres oiseaux que je rencontrais. Je mettais en parallèle sa loyauté avec la malice du merle et du sansonnet. Je préférais son gazouillement intime et perlé aux roulades à grands effets du rossignol.
L’un me faisait souvenir des causeries intimes du coin du feu, où la main dans la main, l’oreille près de l’oreille, on effleure les mille sujets, gais ou douloureux, dont l’enveloppe de la vie est faite. Le chant du rossignol, au contraire, me faisait penser aux allures théâtrales. Il est fort, il est grand, il est dramatique, il est beau, sans aucun doute; mais on sent l’apprêt et la pose, jusque dans l’heure solitaire choisie par l’artiste pour s’isoler sur le piédestal d’un silence absolu.
Plus d’ami, Jean Rouge-Gorge est mort!
Je sens encore, aujourd’hui que je suis vieux et endurci, une larme monter de mon cœur à mes paupières.
Et cependant, qui n’a pas des amis à la douzaine? ou du moins des gens, parés effrontément de ce titre sacré, pour usurper une place dans votre intimité dans vos affections ou même dans vos intérêts. Le monde est plein de ceux-là, mes enfants. Aussi je vous le dis, heureux celui d’entre nous qui peut s’assurer, pour le reste de la vie, le concours vrai et l’affection désintéressée de deux ou trois amis! Celui-là doit marquer d’un caillou blanc le jour de sa naissance; il s’est trouvé sous l’influence d’une bonne étoile, comme on disait au moyen âge, et l’on avait un peu raison de signaler par une destination mystérieuse la singulière chance, qu’ont certains individus, de voir tourner à leur profit les événements en apparence les plus indifférents qui leur arrivent.
Quant à moi, je n’étais point né ainsi. L’oiseau dont j’ai reçu le jour appartenait sans doute à une phase de faveur décroissante, et j’ai rencontré toute ma vie, des amis faux à chaque pas, mais des amis vrais,... hélas! Méfiez-vous des gens qui, dans le monde, ne vous poursuivent de leur affection sans égale que pour vous exploiter à un titre quelconque et vous faire servir à leurs intérêts plus ou moins élevés!
Jean Rouge-Gorge—pauvre Jean!—était franc de cœur et m’aimait, parce que je l’aimais aussi. Nous éprouvions un plaisir tranquille à nous trouver ensemble, et ce plaisir prenait naissance, à n’en pas douter, dans la dissemblance de nos caractères qui se complétaient l’un par l’autre.
L’amitié vient non seulement de ces contrastes, mais encore du besoin que l’on peut avoir l’un de l’autre, et précisément nous étions dans ce cas. Mince, chétif, délicat, mon pauvre ami n’avait guère pour se défendre que sa bravoure irréfléchie tenant de la témérité, et une auréole mystique et légendaire. Moi, j’étais à cette époque fort, trapu et muni d’un bec robuste dont chaque coup avait la puissance d’une cognée. En revanche, Jean Rouge-Gorge, plus âgé que moi et depuis plus longtemps habitué à la vie errante et voyageuse qui est dans l’essence de sa race, possédait une connaissance des hommes et des choses dont mon ignorance appréciait toute la valeur. Enfin que dirais-je? Sa douce mélancolie se fondait aux rayons de ma pétulante et intarissable gaîté, et sur un point capital nous sympathisions complètement: c’était sur notre amour des aventures et des voyages.