En faut-il donc davantage pour devenir amis?

Aussi n’échappâmes-nous point à la loi de la fatalité humaine! Nous nous aimions et nous fûmes séparés! La vie est ainsi faite... non seulement parmi les oiseaux, mais parmi les hommes: on cherche longtemps et laborieusement le bonheur... on le tient... il vous échappe!

Et l’on va, recommençant sa recherche sur nouveaux frais. Semblable au vieux Sisyphe, on roule sans relâche et l’on remonte au sommet de la colline ce rocher de l’espérance, qui retombe sans cesse, écrasant nos illusions les plus chères; rocher que nous ne laissons pas encore sans regrets alors que nos mains affaiblies par l’âge s’en détachent et que nous nous éteignons dans le sein du Créateur.

Je demeurai plusieurs jours aux environs du grand chêne témoin de la mort de Jean Rouge-Gorge. J’avais peine à me séparer des lieux qui me rappelaient mon ami, et d’autre part—pourquoi ne l’avouerais-je pas?—j’étais assez embarrassé de ce que je voulais faire. Seul, loin de mon pays, dans une contrée absolument inconnue, de quel côté devrais-je porter mes pas?

J’avais marché insoucieusement sans reconnaître de jalons sur ma route et confiant dans l’habileté de mon cher compagnon. Il me fallut les leçons de l’isolement pour me faire comprendre que la science doit compléter ce que les sens et l’instinct enseignent naturellement aux moineaux francs. Nous ne sommes point doués malheureusement du sens merveilleux qui fait retrouver à l’hirondelle le chemin du nid qu’elle a bâti l’an dernier, nous n’avons pas non plus un vol assez puissant pour nous élever à de grandes hauteurs, et de là, comme d’un observatoire immense, plonger un regard aigu, portant à des distances inconcevables. Nos sens sont beaucoup plus bornés, et nous brillons bien plus par la force de notre intelligence, par notre aptitude au raisonnement et à l’éducation, que par ces tours de force de spécialistes.

C’est par cette aptitude universelle que nous nous rapprochons de l’homme et nous nous éloignons des autres animaux, du chien, par exemple, qui n’est qu’un nez organisé; de l’aigle, qui représente un télescope ambulant, et de beaucoup d’autres animaux. Il en existe même qui sont doués de sens autres que les nôtres, et par conséquent des sens que nous ne comprenons pas, que nous ne comprendrons jamais, et qui leur donnent ces aptitudes qui nous semblent tenir du merveilleux.

J’avais donc négligé de choisir mes points de repère et de semer des pierres blanches sur mon chemin, comme fit le Petit Poucet; il me fallait subir la peine de mon inconséquence.

—Au petit bonheur! m’écriai-je!... Et vous, enfants, n’en dites jamais autant, c’est la maxime des étourdis! Mais j’étais bien jeune alors!

Et je volai, continuant mon voyage d’arbre en arbre, prudemment, car, surtout en forêt, un pauvre oiseau a bien des ennemis et peut rencontrer à chaque pas des embûches mortelles!

Enfin, grâce à mon bonheur, à ma prudence peut-être, je finis par sortir du bois sans encombre. Mais, soit que je me fusse perdu dans mon chemin, soit que la route fût longue, le soir arrivait, et avec le soir venait la faim; je descendis à terre, entre deux mottes énormes de bruyères, et, à ma grande surprise, je m’aperçus de l’extrême abondance des insectes et des petites graines que l’on trouvait sans grande peine dans la terre noire et friable qui formait le sol.