—Allons! m’écriai-je, en avant! Dieu n’abandonne jamais un moineau courageux!
Avant de descendre, et en étudiant cette plaine à perte de vue, j’avais entrevu vers l’horizon de grandes herbes ondulant et formant comme une île de verdure au milieu des bruyères roses et brunes; je me dirigeai de ce côté. Plus j’approchais, plus les herbes prenaient des proportions gigantesques. C’étaient, des joncs et des roseaux que je confondais sous le nom d’herbes; et quand je fus arrivé auprès d’eux, je me hasardai à me percher sur une espèce de quenouille qui se dressait parmi les grandes feuilles flexibles. Or, jugez de mon étonnement: ce rideau de roseaux avait caché à ma vue une immense étendue d’eau sur le bord de laquelle je me trouvais. Je puis même confesser, mes chers enfants que je n’étais nullement rassuré, car ma quenouille ployait et me balançait au-dessus de l’abîme d’une manière fort inquiétante.
Heureusement, la nature a favorisé les oiseaux perchants d’une disposition du pied particulière qui fait que, quand nous sommes posés sur une branche, nous la serrons malgré nous, sans effort aucun, avec d’autant plus de force qu’elle est plus agitée. C’est le poids lui-même de notre corps qui agit au bout d’un levier spécial et fait serrer nos doigts autour de la branche qui nous porte pendant notre sommeil ou qui nous soutient pendant la tempête. Évidemment cette faculté ne s’exerce pleinement que quand nos doigts peuvent embrasser la majeure partie du tour de la branche; c’est pourquoi les petits oiseaux recherchent les petites branches et pourquoi, les voyant balancés par le vent, on aurait tort de leur conseiller de se réfugier sur les grosses.
Voilà comment fonctionne ce mécanisme. Les muscles fléchisseurs des doigts, c’est-à-dire ceux qui font fermer notre pied, s’attachent au fémur ou os de la cuisse. Ce sont des espèces de cordes minces et élastiques qui passent derrière et sur les articulations du genou et du talon comme sur deux poulies. Or, quand ces deux articulations s’affaissent sous le poids de notre corps, elles tirent sur les tendons avec d’autant plus de force qu’elles fléchissent davantage, et nous font serrer naturellement et sans effort la branche sur laquelle nous sommes posés.
Je dominais donc un étang immense: jamais je n’avais vu tant d’eau, et je ne croyais pas qu’il en existât une telle quantité à la surface de la terre; aussi je m’aperçus bientôt que j’étais entré dans un monde nouveau. Autour de moi passaient, rapides comme des flèches, de grands insectes dont les ailes raides et longues bruissaient comme du papier que l’on froisse. Je cherchai aussitôt à me rendre compte de leurs mouvements précipités et m’aperçus bientôt qu’ils faisaient la chasse et dévoraient, les insectes plus faibles qu’ils attrapaient au vol. C’est l’œuvre de destruction continuant sa voie fatale, nécessaire.
Et cependant les Libellules ou Demoiselles sont de jolis animaux. Il y en a de bleues, de vertes, parées de couleurs métalliques d’une richesse remarquable. Je ne pouvais me lasser de les regarder, tantôt posées sur la pointe d’une herbe ou d’un roseau, plus loin sur la large feuille des nénuphars. J’étais, de plus, presque ahuri par la quantité immense de mouches et d’insectes qui bourdonnaient à mes oreilles; j’en happai quelques-unes qui vinrent se poser à ma portée et ce premier souper réconforta un peu mes esprits.
Je regardai plus courageusement alors au-dessous de moi, et, à travers l’onde transparente, je vis se promener une foule de poissons dont je n’avais point l’idée. Les plus grands poursuivaient les plus petits et les dévoraient, ce qui me fit penser que, dans le monde aquatique comme dans le nôtre, les émouchets et les émerillons ne manquaient point, et que là, comme partout ailleurs, la nature poursuivait sans relâche son œuvre de rénovation par la destruction. J’y voyais, entre autres, un brochet énorme qui eût avalé même un moineau d’une seule bouchée, tant il ouvrait une gueule effroyable, et je lui voyais engloutir les poissons sans les mâcher. Les malheureux disparaissaient dans ce gouffre comme une lettre qu’on jette à la poste!
Je restai longtemps à regarder ce spectacle et je fus saisi d’une crainte instinctive; je ne voulus pas alors m’engager au-dessus de ces vastes étangs au-delà desquels il n’y avait pour moi que l’inconnu. Je rentrai donc m’abriter dans la forêt en me disant que la nuit me porterait conseil.
VI
LES PEUPLES INCONNUS
Salut, bois couronnés d’un reste de verdure!