Feuillages jaunissants sur les gazons épars!
Salut! derniers beaux jours! Le deuil de la nature
Convient à ma douleur et plaît à mes regards!
(Lamartine.)
J’avais grande hâte de fuir le théâtre de mon malheur irréparable; il fallait quitter le bois. Mais, soit que je me fusse perdu dans mon inexpérience des forêts, soit que j’eusse flâné, soit toute autre cause, je mis plus d’une semaine à quitter la voûte des arbres, et fus enchanté de revoir le ciel, sans intermédiaires, au-dessus de ma tête.
Juste au moment où je sortais du bois, un spectacle imprévu s’offrit à mes regards. Les arbres de la futaie diminuaient incessamment de hauteur. Je m’en étais déjà aperçu à mesure que j’approchais de la lisière, mais je vis qu’ils finissaient par devenir des buissons nains et broutés par les troupeaux, puis se confondaient enfin avec les bruyères. Or, ces bruyères s’étendaient devant moi à perte de vue, et encore à gauche et aussi à droite!... De la bruyère, toujours de la bruyère et des ajoncs!... J’eus un moment la pensée de retourner sur mes pas. Comment trouver assez de nourriture pour traverser cet immense désert sans culture? Du haut de la branche qui me servait d’observatoire, je me désolais d’avance, et jetais un coup d’œil anxieux vers certains points noirs que j’apercevais au loin, bien loin, dans l’azur du ciel. Assurément, c’étaient encore des pirates!
Comment éviter leur poursuite dans cette plaine sans retraites et sans arbres?... Décidément, j’étais beaucoup trop en vue; et je savais, par expérience, que le moyen de bien voir est de se cacher. Aussi gagner la terre ferme et m’installer de mon mieux sur une petite motte de terre parmi les herbes qui se rassemblent aux pieds des bruyères, fut l’affaire d’un instant et je me réjouis de m’apercevoir que, de là, je ne perdrais rien de ce qui se passerait au bord d’un étang voisin ou à sa surface. J’étais surtout frappé d’un profond étonnement d’entendre un si grand nombre de cris poussés dans des langages que je ne comprenais point, ce qui me fit penser d’abord que j’étais arrivé aux confins de la terre habitable. Mais je reconnus bientôt que cela tenait à la différence extrême des races, car je vis passer près de moi plusieurs fauvettes des roseaux, dont je comprenais très bien le gazouillement.
Le soleil se montrait à peine, et de toutes parts j’entendais s’élever des cris insolites, retentir des bruits effrayants qui me prouvaient qu’autour de moi vivait une population dont je n’avais aucune idée. Tandis que je cherchais à me réchauffer un peu sous les rayons du soleil frappant ma retraite, le brouillard, qui couvrait la terre, s’éleva lentement, et je contemplai le magnifique spectacle que j’avais sous les yeux.
La motte de gazon sur laquelle je m’étais réfugié, faisait partie d’une immense plaine marécageuse dont je voyais chaque touffe s’animer et donner naissance à un oiseau nouveau, tous porteurs de becs d’une longueur incroyable, les uns droits, les autres courbés en dessous, quelques-uns relevés en l’air.
Il était facile de voir que les uns vivaient en société et se recherchaient, tandis que les autres étaient solitaires. Mais, au premier moment, je ne pouvais trouver de différence frappante entre eux. Il me fallut une grande attention pour reconnaître que, malgré leur long bec à tous, de grandes divergences d’organisation en faisaient des oiseaux parfaitement distincts et de mœurs et de besoins.