Les grandes sociétés, d’ailleurs, se tenaient au milieu du marécage et de la bruyère, venant rarement au bord de l’eau elle-même, tandis que les promeneurs isolés ne quittaient guère les plages molles et vaseuses de la queue de l’étang, et même entraient, à chaque instant, dans l’eau jusqu’au ventre, ce que n’osaient pas faire les autres qui se contentaient de barbotter dans les petites flaques d’eau que le marais retenait çà et là.

Pour le coup, je ne pus m’empêcher de rire, tant les pauvres animaux faisaient, selon moi, singulière figure!

L’étang était couvert d’oiseaux, dont jusqu’alors je n’avais jamais vu les pareils. Leur aspect différait beaucoup de celui des oiseaux des bois: leur forme était plus lourde et plus trapue. Je me permis de voltiger autour d’eux pour bien les examiner, prenant grand soin de ne pas me laisser tomber dans l’eau sur laquelle ils flottaient. Je réussis, de cette manière, à m’assurer que leurs pattes étaient palmées et formaient une espèce d’éventail, chaque doigt étant lié à l’autre par une membrane, mince et élastique. Je remarquai aussi que ces oiseaux avaient trois doigts dirigés en avant, soutenant les membranes, tandis que celui de derrière était pour ainsi dire nul. Comment peuvent-ils se percher? évidemment, ce mode de station leur est tout à fait impossible. Je les plaignis d’abord, mais en réfléchissant davantage, je reconnus que, se tenant sur l’eau sans effort, ils demeuraient en quelque sorte perchés, quoique assis, et qu’en outre leurs pattes, disposées comme elles l’étaient, formaient des rames puissantes dont ils avaient le plus grand besoin à chaque mouvement qu’ils voulaient exécuter.

J’avais une envie furieuse d’examiner de plus près mes curieux voisins; mais je me méfiais à présent de ce que je ne connaissais pas. Mon innocente confiance avait failli, je m’en souvenais, mettre ma vie en péril... Aussi, avançai-je avec autant de prudence que notre nature en comporte, et je fus bientôt à même de constater que ces palmipèdes, n’ayant pas de doigt en arrière, ne pouvaient fermer la main, et par conséquent ne pouvaient retenir une proie. De plus, leur bec plat ne semblait point fait pour dépecer la chair... J’en conclus qu’ils ne pouvaient être carnivores et par conséquent dangereux. Je me perchai donc sur un saule dont les branches pleureuses laissaient baigner leurs pointes dans les eaux, et là,—à portée de ces inconnus, prêt cependant à m’envoler si je voyais poindre un ennemi,—je me mis à gazouiller, puis à chanter, espérant être remarqué. Bah! Ils ne relevèrent seulement pas la tête. Il y avait de quoi ressentir vraiment un mouvement de dépit très prononcé et être un peu humilié; mais, en cet instant, un rossignol se fit entendre... Je me tus; que pouvait paraître ma voix à côté de celle si harmonieuse de ce charmant chanteur? Hélas! il ne fut pas plus remarqué que moi...

Je résolus alors de voltiger tout près de ces bonnes gens, qui me faisaient l’effet de rustres peu amis des beaux-arts. J’allai donc à côté d’eux et, perché sur un roseau, je me désaltérai dans cette eau limpide dont ils semblaient seuls propriétaires. Étonnés de ma hardiesse, ils levèrent enfin la tête et m’adressèrent la parole dans un langage très difficile à comprendre, nazillant d’une manière affreuse. Malgré tout, j’engageai la conversation. Naturellement, j’y fis quelques coq-à-l’âne, mais j’appris qu’ils s’appelaient les uns des canards, les autres des sarcelles, et qu’ils étaient tous de la même famille.

Je leur parlai de la singulière conformation de leurs pattes; ils m’apprirent qu’effectivement ils ne pouvaient pas se percher sur les arbres, que souvent, bien souvent, cela avait été pour eux une grande privation, et qu’ils appréciaient cependant peu ce mode de salut qui leur était refusé, car, lorsqu’un oiseau de proie vient les attaquer, s’ils l’aperçoivent à temps, au lieu de fuir comme nous à tire d’ailes, ils plongent aussitôt au fond des eaux et très souvent parviennent à l’éviter, à moins que celui-ci ne les surprenne et ne tombe sur eux comme une flèche.

La journée se passa à causer avec mes nouvelles connaissances; mais la conversation était si pénible entre nous, que je m’en ennuyai bientôt, et les quittai pour regagner la terre ferme.

Là, ce fut bien pis; je me vis au milieu d’une population aux cris aigus, et fort en peine de savoir le nom de ces animaux dont je ne comprenais pas du tout le langage. Je cherchai un oiseau qui pût me servir de truchement et qui, par sa nature mixte entre la vie des bois et celle des roseaux, me comprît aisément et me donnât quelques renseignements.

J’arrêtai donc au passage une belle fauvette babillarde, de celles qui hantent sans cesse les roseaux, et la priai humblement d’avoir pitié d’un étranger et de me faire l’honneur d’une conversation scientifique... Hélas! j’avais été aussi poli que possible, mais à la réception qui me fut faite, je compris que le monde des oiseaux d’eau était loin d’être aussi civilisé que celui des oiseaux des villes et des champs.

—Allez vous promener, curieux et bavard que vous êtes!... Vous croyez donc que j’ai du temps à perdre pour enseigner les ignorants tels que vous? Vous n’êtes pas dégoûté, vraiment, de vous adresser ainsi à des personnes de qualité!... Mais vous ne savez donc pas que l’automne s’avance et qu’il faut que je fasse mes préparatifs de voyage? Je ne demeure pas ici, moi. Ce pays est trop froid; je me dépêche bien vite, bien vite...