—Vive Dieu! j’aime à vous entendre parler ainsi. Vous êtes vaillant, je m’en doutais bien. Allez! nous aurons occasion de mettre votre courage dans tout son jour. Venez, avec moi, voir une poule d’eau de ma connaissance; elle doit jouer, dans ce drame, un rôle de premier ordre. Nous vous expliquerons là-bas notre plan de combat.

Je la suivis.

Nous gagnâmes les roseaux, et, à son appel, j’en vis sortir et marcher sur les feuilles de nénuphar un nouvel oiseau que je n’avais point encore aperçu. C’était la poule d’eau. Son cou et le dessous de son ventre étaient noirs, légèrement gris vers les flancs; le dessus du dos est noir aussi, mais à reflets verdâtres; chaque aile porte trois plumes blanches, et la queue tout entière est de cette couleur. Ce qui me surprit, c’est que le plumage de cet oiseau, au lieu d’être lisse et brillant, est tout entier terne et comme chargé de poussière. C’est une espèce d’huile qui empreint les plumes et les soustrait à l’action de l’eau. La poule d’eau a les pattes vertes et le bec aussi, elle porte à chaque jambe une jolie jarretière rouge. Chaque pied forme quatre doigts qui ne sont point palmés, mais seulement bordés d’une membrane mince et indépendante. Comme leur pouce est long et qu’il peut être opposé aux autres doigts, les poules d’eau se perchent facilement: celle-ci monta donc sur un roseau à côté de nous et la conférence commença.

—Le coucher du soleil approche: le rapace va venir chercher sa victime de chaque soir. Amis, je me dévoue, car il a dévoré mes enfants et je lui ai voué une haine mortelle!... Je me promène seule sur l’étang, il fondra sur moi... venez à mon secours, et Dieu fasse le reste!...

Émerveillé de tant de stoïcisme, je compris la grandeur de l’amour maternel à l’étendue du dévouement qu’il inspire, et, pénétré d’une religieuse admiration, je fus, plus que jamais, acquis à ce pacte si équitable du faible contre le tyran. Nous nous séparâmes.

Le reste de l’après-midi se passa à réunir, chacun de notre côté, Sylvie et moi, tous les oiseaux du voisinage, à leur donner les instructions nécessaires; puis nous attendîmes, cachés les uns dans les roseaux, les autres parmi les buissons au bord de l’étang: tous dans le plus grand silence. On aurait cru ce lieu absolument désert... La poule d’eau, qui se dévouait, mais qui, pour sa seule défense, plonge admirablement, était restée isolée au milieu de l’étang, se laissant mollement bercer par les eaux et n’ayant l’air de s’occuper que d’un petit poisson qu’elle tenait dans son bec. L’attente fut pleine d’angoisses. Enfin l’épervier parut... Ne voyant sur l’eau qu’une victime, le rapace se mit à descendre en spirale, poussant d’abord des cris aigus; puis fondit sur elle, semblable à la foudre tombant des nuages!... A ce moment une bécassine que nous avions mise en sentinelle, jeta son cri aigu et, mille, nous fondîmes sur l’ennemi commun...

Preste comme l’éclair, la poule d’eau plongea juste au moment où les serres du brigand allaient la saisir.

Étourdi par le nombre, par les cris, par les coups de bec et surtout par les atteintes meurtrières de l’épée du héron, l’épervier ne put s’envoler... Il voulut se cacher dans les joncs et tomba parmi les nénuphars... De chaque feuille naissait un ennemi!

Ses grandes ailes battirent l’eau; dès lors, sa perte était certaine: les canards, sortant de dessous les feuilles, se mirent de la partie: leur bec tenait une plume et ne la lâchait plus...

Bientôt la tête du forban toucha l’eau, elle y fut plongée... Il fit un suprême effort!!!... Les plumes des assaillants, arrachées par ses serres, s’éparpillèrent au souffle de la brise... son bec acéré fit voler des lambeaux de chair palpitante... Plusieurs morts tombèrent à ses côtés; mais il ne put reprendre son vol...