—Il faut maintenant, mon jeune ami, que je vous parle des chevaliers combattants, que vous voyez là-bas, passant et rasant de leur vol bas les bruyères de la lande. Ils arrivent au marais, et tout à l’heure vous verrez que leurs mœurs sont bien différentes de celles de nos amis les pluviers. Toujours irrités, surtout au printemps, toujours querelleurs, ces combattants ne connaissent pour ainsi dire pas le repos. La bataille est leur élément, la querelle leur habitude: un à un, deux à deux, six contre six, il faut qu’ils se battent, qu’ils se chamaillent! Ah! la triste engeance!
—Et dire qu’ils sont si jolis!
—C’est vrai... Mais en voilà assez, ami, à demain!
Resté seul, je me choisis un lit pour la nuit parmi les roseaux, et le lendemain je me mis, dès l’aurore, à arpenter la lande. Je voulais voir, et je vis...
Mon Dieu! que le monde est grand, et qu’il contient donc de belles choses!
Je passais à côté d’oiseaux au bec recourbé comme une pioche, qui bêchaient dans la vase humide; l’un d’eux, maussade, faillit me blesser d’un coup de cet énorme outil. Les remarques de Sylvie me revinrent à la mémoire, et, revenant vers l’étang, je remarquai un très grand oiseau monté sur deux hautes pattes, immobile, sur une petite éminence cachée sous l’eau: son habit était gris, ses épaules hautes et bossues, entre elles un long bec droit s’avançait... Tout à coup, je le vis se détendre comme un ressort et déployer un cou d’une longueur inouïe, lequel, sortant d’entre les deux ailes, fut plongé dans l’eau comme une flèche... et ramena dans le bec un poisson pris par le travers. Le héron—j’ai su depuis par Sylvie que c’en était un—lança adroitement ce poisson en l’air, au-dessus de lui, le reçut par la tête dans son bec ouvert et l’engloutit. Puis, il reprit sa position ennuyée et son immobilité grotesque...
J’étais confondu de ce que je voyais, émerveillé de tant de belles choses. Le temps passa comme un éclair, le soir venait; je courus au rendez-vous de Sylvie et la trouvai, comme la veille, aimable et causeuse. Mon premier soin fut de lui raconter ce que j’avais observé de mon côté; elle rit d’abord de mes remarques. Mais, reprenant bientôt son sérieux, elle m’adressa, d’un air grave, les paroles suivantes:
—Vous êtes un oiseau de trop grand sens, et un animal trop bien doué pour manquer de courage. Je veux vous traiter en ami sérieux, et la plus grande preuve d’estime que je veuille vous donner, va être de vous initier à un projet dont la réalisation est prochaine.
Depuis trop longtemps déjà, un oiseau de proie ravage ces bords. Il décime le peuple ailé; aujourd’hui l’un, demain l’autre; tout lui est bon pour assouvir son appétit féroce. Poussés à bout, nous avons fait un pacte entre tous les habitants du lac; nous voulons nous venger!... Joignez-vous à nous, vous le devez, ne serait-ce que pour faire cause commune contre un des ennemis acharnés des oiseaux pacifiques.
—De grand cœur! répondis-je, enflammé de courage et touché du cas que l’on faisait de ma valeur. Mettez-moi au courant du complot et vous verrez ce que peut la valeur d’un moineau!